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Richard Abibon

Quelque chose qui cloche

analyse de "Spider man 3"

De Sam Raimi

retour vers "cinema"
spiderman miroir
spiderman peau
Cet opus ne déçoit pas par rapport aux précédents. Sous couvert d’actions bagarreuses et d’effets spéciaux, il nous est proposé une vraie réflexion sur l’humain. L’affiche nous avertit dès l’entrée en salle : « son pire ennemi est en lui». Je ne ferais pas de longs détours pour vous affirmer que c’est une façon de parler de l’inconscient. Sous ses dehors d’adolescent attardé au service d’un idéal assez communément partagé par les ados de tous lieux et toutes époques (sauver les gens, sauver l’humanité), Spider Man recèle un méchant sans le savoir. Comme nous tous, et c’est bien ce qui fait la valeur de l’œuvre. Nous n’assistons pas aux exploits d’un être d’exception, mais à une métaphore exceptionnelle de ce qui nous arrive à tous. Pour satisfaire aux conventions du genre, un événement exceptionnel sera l’élément déclencheur. Une météorite tombe près de notre héros alors qu’il roucoule avec sa fiancée dans la forêt. Elle libère une bizarre créature extraterrestre qui va s’attacher à ses pas, s’introduire dans son appartement et tisser sur lui, tandis qu’il dort, un nouveau costume de Spider man, gris, celui-là. Notez bien la circonstance : tandis qu’il dort. Nous tous, lorsque nous dormons, nous laissons se tisser une toile de rêve dans laquelle se révèle notre côté méchant… tiens ! Dans mon rêve, j’ai tué mon père… je ne me croyais pas capable d’un chose pareille ! Voilà la métaphore mise en place, et elle va lui coller à la peau. Comme l’a dit un philosophe, la profondeur gît dans la surface des choses. La nouvelle peau de Spider Man va révéler son côté méchant dans sa vie éveillée.

Et, attention, ne pas confondre : lorsque Super man a une faiblesse c’est un effet physique dû à la présence sur terre d’un morceau de sa planète d’origine, la planète Krypton. On peut y voir un parallèle, mais le Super Man était drôlement moins bien fait : c’est un bout de l’origine qui l’affaiblit. Mais là, dans Spider Man, on dit bien que ce n’est pas l’extraterrestre qui est le mal en lui, ce n’est qu’un révélateur : le mal y était déjà.  Et dans le même temps se met en place le coup de génie de l’homme de sable. Simple invention de scénaristes n mal de copie ? Que nenni ! Sandman, en anglais, est mieux traduit en français sous le registre du marchand de sable, auquel on fait appel pour endormir les enfants. Nous retrouvons la matière première des rêves.

Et c’est là que le scénar révèle toute sa complexité. Ce méchant qui tombe par hasard au plein milieu d’une expérimentation scientifique, n’est pas un vrai méchant, de même que Spiderman n’est pas un totalement gentil. Il n’a été conduit a voler que pour trouver l’argent nécessaire à sauver sa petite fille malade. Et il n’a tué que parce que le hold-up a dérapé. Voilà donc sa structure moléculaire totalement changée, transformant son corps en amalgame de grains de sable. Après tout, c’est un des avatars de ce qu’on pourrait appeler la schizophrénie, souvent décrite comme fantasme du corps morcelé. Ainsi pourrais-je me permettre de dire que l’expérimentation scientifique dont il est victime n’est, là aussi, qu’une métaphore. C’est pour assumer sa fonction de père, c'est-à-dire la loi, qu’il a été amené à transgresser gravement la loi. Voilà un paradoxe dont on peut comprendre que les effets puissent aller jusqu’à dissoudre le sujet, tordu dans la contradiction qui le traverse.

 

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Même chose dans les avatars de l’autre méchant, le fils du bouffon vert que Spider man avait tué dans le premier épisode de la série. D’abord ami de Spider man il devient son ennemi pour satisfaire à la parole de vengeance de son père. Rendu amnésique à la suite d’un combat avec Spider man, il redevient son ami, ayant oublié qu’il est l’auteur de la mort de son père. Lorsqu'il retrouve sa mémoire, le combat peut reprendre jusqu’à ce qu’il apprenne que Spider man n’est pas vraiment le responsable de cette mort. Ce qui l’emmènera à lui donner un coup de main providentiel dans le combat final.

Le père est donc en jeu chez les deux ennemis de notre héros, l’un parce qu’il cherche à assumer sa fonction de père, l’autre parce qu’il cherche à respecter la parole de son père. Et ce respect de ce qu’ils tiennent pour loi les amène tous deux à transgresser la loi. Or qui l’homme de sable a-t-il tué pendant son hold-up ? Comme par hasard, l’oncle de Spider man qui l’avait recueilli chez lui et qui lui tenait lieu de père substitutif. Le père est donc le trait d’union qui organise toute l’histoire, coupant chacun des personnages en deux, 

les bons comme les méchants, qui ont chacun à faire avec un conflit intérieur projeté dans l’extérieur.

Donc l’extra terrestre révèle ce côté méchant chez spider man, lui donnant en bonus un surcroît de force. Il y a une jouissance à être méchant, alors que la morale coupe une partie des forces lorsqu’on a choisi d’être du côté du bien. Alors Spider man en jouit un moment, mettant sa force nouvelle au service de ce qu’il croît toujours être le bien.

Et donc il tue l’homme de sable.
Heureux de son exploit, il le raconte à sa tante, la veuve de l’oncle mort… et c’est elle qui tient alors le rôle du Nom-du-Père, le rôle du rappel de la loi. Elle ne sait pas que son neveu est Spider man, aussi peut-elle dire en toute candeur : Spider man ne tue pas les gens. Belle réflexion sur la peine de mort, pourtant en vigueur dans un certain nombre d’états des Etats-Unis. La loi ne saurait produire ce qu’elle reproche aux contrevenants. Il y a là une contradiction à rendre schizophrène pas mal de monde. Et qu'est-ce que tuer l’homme de sable ? C’est tuer le marchand de sable, c’est tuer le sommeil, et c’est tuer l’inconscient ; c’est tuer le refuge que nous avons tous pour nos pulsions meurtrières. Si elles ne peuvent s’assouvir dans les rêves, alors elles peuvent s’accomplir dans la réalité. C’est ce qui vient de se produire pour Spider Man. La libération de ses pulsions l’a fait basculer dans la psychose qui était déjà le lot de ce pauvre Sandman.

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C’est cette parole de sa tante qui touche notre héros, déclenchant un orage dans sa tête, matérialisé par la grâce du réalisateur en un véritable orage qui déclenche éclairs, tonnerre, et torrent d’eau dans le ciel de New York.  Et où croyez vous que Spider Man va réfugier sa tempête intérieure ? Sur la plus haute tour de la cathédrale de New york. Vision extraordinaire de Spider Man gris sous le pluie grise, assis sur la pente aiguë de la flèche, flashé par les éclairs et assourdi de tonnerre : on dirait que le penseur de Rodin a trouvé un emploi de gargouille. Je me suis souvent fait cette remarque, lors de la visite de nombreuses cathédrales : les gargouilles, figures de démons, sont à l’extérieur tandis que les saints trouvent place à l’intérieur. De plus, la fonction des gargouilles est de préserver l’enceinte sacrée des déluges célestes en orientant le flux vengeur à l’extérieur.

Justement, pris de je ne sais quelle inspiration, Spider Man décide alors de réintégrer la communauté humaine en rentrant à l’intérieur de la tour. Là, il comprend la fonction néfaste de sa combinaison grise. Il cherche à l’arracher, mais elle lui colle à la peau. Se débattant avec énergie, il fait des mouvements désordonnés qui ne manquent pas de frapper la cloche à côté de laquelle il se tient. Curieusement, les sons de cloche semblent affaiblir la créature, qui finit par lâcher prise. En ces temps d’Internet, rappelons-nous la fonction communicative du clocher et de la cloche, autrefois : point de repère pour les gens dans le paysage, mais aussi point de repère moral rappelant les fidèles à leur devoirs, à la prière, et à la messe, soit, à la vénération du Père dans la célébration du sacrifice du fils.

Non, cet opus de Spider Man n’est pas un plaidoyer pour un retour au catholicisme, ou même à la morale. C’est une métaphore sur les nécessités des repères dans la culture. Faute de quoi, elle se perd dans les sables et les gens sont aussi perdus que dans le désert. Nous retrouvons le fil du Nom-du-Père évoqué plus haut. Cette fois et sans le savoir, Spider Man se sonne les cloches : il se fait la morale en quittant son vêtement de méchant, avec l’aide discrète du Très Haut, le père qui est dans les cieux. Pour une fois, c’est Lui qui a été sonné, au lieu que sa cloche ne batte le rappel.

Pour qu’on comprenne bien, le réalisateur met en scène une répétition de ce combat. La peau néfaste de Spider Man tombant dans l’abîme de la tour, se ramasse sur le journaliste rival de Peter Parker (alias Spidey). Celui-ci trouve ainsi la force de nourrir sa jalousie à l’égard de notre héros. Il s’allie à l’homme de sable qui s’avère pas si mort que ça, sauvegardant ainsi les sentiments de culpabilité de Spider Man. D’où le combat final entre tous ces êtres extraordinaires et extraordinairement oridinaires, dans lequel Spider Man prend vraiment conscience de ce que le son émit par hasard par un tube (Tubular Bells rappellera quelques souvenirs à certains. Cf. Mike Oldfield) déstabilise la créature extra terrestre. Il se servira de cette occurrence en l’enfermant dans un cercle de cloches tubulaires qui lui feront définitivement quitter la planète.

Autrefois, pour parler de la folie, on évoquait le diable et la possession. Un démon était censé être rentré à l’intérieur d’un être. Le renouvellement de cette métaphore en fait un extra terrestre qui ne prend possession d’un être qu’en l’enfermant  dans son intérieur à lui.

Mais ce qui libère, c’est quoi ? Le son qui résonne. Autrefois, la parole de l’exorciste suffisait à le débusquer. La découverte de la psychanalyse montre que l’énonciation, la parole proférée à haute voix est encore plus efficace en ce qu’elle ne se contente pas de renvoyer le démon, elle permet au sujet de prendre conscience de ses propres démons et de les apprivoiser – ou pas – comme il l’entend. En parlant, lui, et non l’exorciste, il se donne les moyens du choix. Ce fonctionnement de la parole, c’est ce qui a été théorisé par Lacan comme la remise en route de la fonction du Nom-du-Père. Celle-ci a pour autre nom la fonction phallique, et ce n’est sans doute pas pour rien que l’homme a de tous temps érigé des pierres vers le ciel, invoquant par cette érection la voix du père. Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est dans l’une de ces tours phallique que Spider Man découvre par le son de la cloche le clivage du sujet.

La discrimination entre deux sons est en effet à la base du fonctionnement du langage, comme Freud l’avait déjà montré dans le jeu du fort-da, dans lequel le son O (fort, loin) s’oppose au son A (da, près, ici). Dans cet acte, l’enfant qui jette les objets au loin en prononçant « OOO» c'est-à-dire « fort », comme tous les enfants du monde, assouvit ses pulsions meurtrières dans ce qui devient un jeu, de l’ordre du rêve, de l’ordre de la représentation. Nous ne sommes plus dans le réel du meurtre mais dans sa mise en scène, comme au cinéma. Il envoie sa mère se faire voir, puisqu’elle ne lui accorde pas l’exclusivité qu’il attendait, il envoie son père se faire tuer, puisqu’il lui interdit l’accès à cet obscur objet du désir. Vengeance est ainsi obtenue, dont le bénéfice n’est autre que l’accès au symbolique, c'est-à-dire l’intégration dans le clocher où résonne la parole.

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