Richard Abibon

 

« Le sujet reçoit de l’Autre son propre message sous une forme inversée »

 

 

 Cette formule, on la trouve presque telle quelle dans l’« Ouverture de ce recueil » qui ontroduit les « Ecrits » de Lacan. Lacan n’a jamais tellement travaillé le sens de cette inversion. Est-ce négation ? est-ce contraire ? est-ce renversement ? retournement ? Voilà qui ne peut que nous rappeler les termes de Freud dans « les pulsions et leurs destins » (1915). J’ai déjà traité de la question dans « une théorie de la dimension » même si ce titre ne semble pas avoir de rapport. J’en traite de manière seulement théorique. Je tente ici un lien étroit avec la clinique, tout en peaufinant un peu cette théorie de la dimension qui a déjà quelques années.

 

Je reprends un petit fragment de rêve, dont je vais tenter d’éclaircir les transformations par les écritures du nœud borroméen  :

 

Je rêve qu’une analysante (je ne repère pas qui c’est sauf que c’est une analysante) m’invite à aller prendre un pot. Comme je m’y attendais, à cette proposition, je réponds : « non » avec délices.

Rien que dans un petit fragment comme ça, il y a une foule d’opérations :

-                          une métaphore : « prendre un pot » pour « baiser un coup ». Ce genre d’invite est en effet un préliminaire des plus fréquents. En ce sens, il s’agit de cette métaphore particulière qu’on appelle métonymie. La métaphore « met dedans » une représentation supportable de ce qui est ici insupportable, et qui est « mis dehors » : le jugement d’attribution permet de concilier deux désirs contradictoires, le désir à l’égard d’une jeune femme et le désir de rester à ma place d’analyste. Mais cette métonymie ne suffit pas, il y aussi…

-                          une inversion de l’actif au passif : ce n’est pas moi qui désire, c’est elle (c’est pas moi, c’est l’Autre), je ne suis que l’objet de son désir. Mon message concernant mon désir me vient bien de l’Autre sous une forme inversée. Ce qui est inversé, c’est le sujet et l’objet.

-                          Une catachrèse (métaphore obligée) : en fait, au-delà de « baiser un coup » il y a bien « boire un pot » : il m’a fallu 9 mois et de nombreux récits de ce rêve pour entendre enfin ce qui était aussi évident que la lettre volée, dévoilée en évidence « entre les jambages » de la cheminée. Elle me propose en effet de boire un pot, et il s’agit en fait d’un de mes analysant qui est venu me voir au départ en rapport avec son alcoolisme. S’il s’était agit de quelqu'un d’autre, la demande aurait pu prendre une toute autre forme, mais elle a choisi celle-là. Mais alors, mais, alors … ???

-                          C’est que cette jeune femme, je ne l’identifie pas parce que sous ce voile qui rend la demande recevable se dissimule cet analysant : un homme. Et qu’il n’est pas facile d’entendre une demande homosexuelle, en tout cas pas pour moi. Donc au-delà de « boire un pot », il y a bien « baiser un coup », mais ce n’est pas le même. Il y a eu inversion aussi, mais inversion du sexe du demandeur. A « c’est pas moi, c’est l’Autre, une femme » s’ajoute un  « c’est pas moi, c’est l’Autre, un homme ». Est-ce à dire que c’est une autre inversion du passif à l’actif ?

-                           

Pardonnez-moi les préliminaires topologiques qui vont suivre, on verra qu’ils sont nécessaires ;

Il y a 4 écritures du nœud borroméen dans l’espace-nœud qui compte trois dimensions :

-                          x, la chiralité, droite-gauche

-                          c, la centration : centrifuge-centripète, qui est une écriture de la 3ème dimension de l’espace euclidien, manquante comme telle dans l’écriture .

-                          g, la gyrie , dextrogyre, lévogyre, mais comme j’ai déjà montré ici que ça n’avait rien à voir avec la droite et la gauche j’ai proposé de l’appeler : pioche-parapluie.

 

 

Chacune de ces dimensions peut s’inverser en son contraire. Mais l’expérience prouve –essayez, vous verrez-, que lorsqu’on modifie une seule dimension, on en modifie forcément une autre. Chaque transformation implique donc deux dimensions, la troisième restant neutre ; en écrivant le nœud toujours de façon à faire apparaître un axe vertical haut-bas selon la 4ème  dimension qui jusqu’à présent est toujours neutre, on obtient ces 4 écritures du nœud, reliées entre elles par des types transformationnels différents (des « inversions » différentes pour reprendre la phrase de Lacan sur le message inversé ) :

 

 

A partir d’une écriture originale (point rouge), ce sont les trois possibilités de lecture  (points verts) d’un sujet (étoile bleue) qui regarde un nœud borroméen (point rouge) dans un miroir (le trait vertical)

 

Métonymie

 

Les écritures regroupées sur les axes horizontaux sont, comme dans le schéma de Jakobson, de l’ordre de la métonymie : le retournement y est partiel, on ne retourne qu’une seul rond, et ce retournement se fait dans le sens de l’axe des x, le sens du déroulement métonymique de la phrase. Dans mon rêve, comme dans un dialogue de la réalité, elle se lit dans la suite que constitue l’échange : « tu viens boire un pot ? – non ». C’est en retournement partiel, puisqu’il s’agit de deux parties de moi-même qui s’expriment successivement. L’inversion « c’est pas moi, c’est l’Autre » se lit dans le fait que le désir est confié à un personnage « Autre », tandis que le désir de laisser ce désir insatisfait est confié au personnage « moi-même ».  C’est le même désir (c’est le même nœud) mais il se divise, sur l’axe de x en deux écritures contradictoires : voilà pointé le contraire !

Néanmoins, si l’écriture de gauche « tu viens prendre un pot » situe ce désir dans un dehors (jugement d’existence – « pas moi, l’Autre » - noué au jugement d’attribution -« pas bon »), le fait même de l’avoir écrit à la surface du rêve le restitue dedans en connivence avec le « non », dans l’écriture de droite. Ce « non » est une dénégation au sens du « ce n’est pas ma mère » de Freud.

 

Pour voir l’objet et son image dans ce miroir, je dois être actif : je dois me retourner. Je ne peux voir les deux en même temps.

Métaphore

 

Les écritures regroupées sur les axes verticaux, sont, toujours comme dans le schéma de Jakobson, de l’ordre de la métaphore. Le retournement du nœud y est global mais il s’effectue sans mouvement réel : c’est l’Autre, c'est-à-dire le miroir qui effectue le retournement pour un sujet restant passif derrière l’objet, dont il voit devant lui le derrière, et dans le miroir, le devant. Cette inversion (encore un message inversé) ne serait-ce qu’à entendre sa formulation dans la phrase précédente, ne peut pas ne pas faire penser au sexe. Il est bien question de devant et de derrière, et j’en suis même parfaitement conscient dans mon rêve. Je sais très bien que cette innocente demande ne tourne pas tant que ça autour du pot. C’est une métaphore pour une invite sexuelle.

Donc, en plus de la négation : ce n’est pas moi qui désire, c’est l’Autre, il y a également une transformation du contenu de ce désir, parfaitement claire dans le rêve, même si ce n’est pas dit explicitement. L’expression « tu viens boire un coup ? » doit se lire aussi « tu viens tirer un coup ? ». Le signifiant est le même, mais à côté d’un premier signifié autour du pot, se dégage une signification sexuelle. Ce n’est plus le bord qui est concerné, c’est la surface, c'est-à-dire ici, puisqu’il n’y a que des bords d’écrits, la façon dont ces bords - ces traits - sont mis en rapport dans l’espace plan du support de l’écriture. On a donc inversé tous les croisements : le nœud est passé de dessus à dessous, dévoilant la signification, mais tout ça se passe dans le rêve : il n’y a pas de passage dans la troisième dimension comme telle, ce qui écrit : pas de parole qui le dise. Il n’y a qu’un changement dans l’ écriture.

Cette fois, la formule distinguant les deux écritures pourrait être : « ce n’est pas sexuel, c’est seulement convivial ». Mais ce n’est pas une dénégation au sens freudien du terme, puisqu’il y a conscience de la métaphore au sein même du rêve. 

Mouvement métaphoro-métonymique de la parole

Le rapport immédiat établi entre le signifié et la signification indique que ce qui a été décomposé en deux opérations peut se condenser en une seule : le retournement objectif du nœud selon l’axe des x, par lequel je passe de dessus à dessous, mais cette fois avec un mouvement, le mouvement de l’échange de paroles figuré dans le rêve. Toute parole combine en effet métaphore et métonymie.

 

 

Homophonie

 

Par contre, je suis resté très longtemps inconscient de l’autre signification de la formule, qui au-delà du sexuel entre un homme et une femme ramenait à l’alcoolisme de mon analysant. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit exactement de la même écriture, circonscrivant exactement le même signifié : « boire un pot ». Ce sont les mêmes traits, et la même disposition dans l’espace. Le refoulement fait bien les choses, en laissant la lettre dans l’illisibilité de son évidence. La transformation qui en rend compte est le retournement global le long de l’axe vertical des y, Ry :

 

 

 

La prononciation est identique, mais c’est en l’énonçant pour la nième fois devant une collègue que je me suis entendu enfin en associant immédiatement avec le sens premier de « boire un pot » resté voilé sous le sens métaphorique d’invite sexuelle. Cette énonciation-là a fait interprétation, c'est-à-dire qu’elle m’a permis de marquer d’un trait la différence entre l’écriture du haut et celle du bas. En effet, si, après avoir marqué d’un trait le rond du haut, vous retournez l’écriture autour de l’axe des x (donc, le long de l’axe des y), le trait va se retrouver en bas, indiquant que l’écriture n’est pas la même, bien qu’intrinsèquement elle soit le même. C’est une distinction extrinsèque, le trait de l’interprétation, qui est venu ouvrir une différence entre l’écriture du haut et celle du bas. Il marque donc, ce trait, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, la résonance de la voix, là où ça a cessé de s’écrire pareil, justement. Ce « ne cesse pas de ne pas s’écrire » peut néanmoins se lire dans le vide qui désormais sépare deux lettres distinctes.

Il se passe la même chose si je suis debout sur un miroir horizontal : je ne vois pas mon image, ce qui correspond ici à : pas de différence dans l’écriture, c’est la même. L’interprétation consiste alors à passer par un autre qui se tiendrait debout sur le miroir à côté de moi. De cet autre, je peux voir l’image inversée haut et bas ; je peux en déduire qu’il en est de même pour mon image, que je peux alors regarder en me penchant un peu, c'est-à-dire en me resituant dans les conditions d’un miroir vertical (je passe de perpendiculaire à partiellement parallèle au miroir).

Du coup, on peut généraliser ce genre d’inversion du message qui est le même tout en étant Autre, comme les deux bords d’une bande de Mœbius : les 4 écritures du nœud se retrouvent à 8 si on y ajoute un trait extrinsèque qui réintroduit la 4ème dimension, haut-bas, dont on n’avait pas tenu compte jusqu’alors. Cette inversion concerne seulement le signifiant, tandis que métaphore et métonymie, tout en jouant forcément du signifiant, jouent aussi sur la lettre (signifié et signification), puisque les lettres s’avèrent avoir une écriture intrinsèquement différente.

 

Renversement sexué

 

Du coup on peut relire les inversions du message à rebours. Sous l’invite sexuelle « boire un pot » se cachait l’invite en effet à boire un pot pour satisfaire au symptôme d’un analysant. Par identification à ce symptôme, je découvre en plus que cette invite cachait à son tour une demande homosexuelle. Or la demande sexuelle était déjà identifiée comme venant d’une femme. Voilà à présent qu’il faut la lire comme venant d’un homme. C’est donc qu’il existe une cinquième transformation, qui elle aussi, donne une écriture identique à une autre, jouant d’écritures déjà connues. C’est le reversement, r, qui consiste à faire pivoter l’écriture du nœud sur elle même autour d’un point de rotation, sans passer par la 3ème dimension.  L’écriture résultant de cette opération est la même que celle obtenue par un retournement objectif  (qui, lui, passait par la 3ème dimension); et pourtant ce n’est pas la même, car, avec l’apport d’une marque extrinsèque on s’aperçoit que le rond du haut a été échangé avec celui du bas. 

 

Cet apport extrinsèque marque encore une fois l’apport de l’interprétation par le biais de la voix, qui ne cesse pas de ne pas s’écrire dans le vide qui sépare les deux figures obtenues.

Ce qui nous donne en définitive (en remplaçant le trait par une couleur différente ce qui est la même chose):

 

…et c’est la métaphore qui a dissimulé mon analysant homme sous les traits d’une jeune femme. Apparemment « je » n’y suis pour rien. J’ai même mis neuf mois à entendre cette inversion sexuelle qui s’est révélée par l’expression « boire un pot », dans laquelle j’ai enfin reconnu le symptôme alcoolique de cet analysant. C’est tout la faute à l’Autre. Comme dans cette position au miroir, que je qualifie d’objective, je vois une femme, et je n’y peux rien si c’est le miroir qui a effectué cette transformation : de derrière, femme et homme c’est pareil, mais le miroir me montre un devant plus conforme à mes choix conscients, c'est-à-dire une femme.

 

On voit ainsi la complexité de ce que peut receler un simple mot : « inversée » dans une des formules les plus fondamentales de Lacan. Je viens, avec l’aide des différences isolées par Freud (Verkehrung : inversion, Verwandlung : transformation du contenu, Wendung : retournement) d’en démontrer cinq formes différentes. Il n’est pas dit qu’il n’y en a pas d’autres, mais pour l’instant j’en suis là.