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Kitchen storiesescargots
Sortie(s) : 17 décembre 2003 (France)
Titre original: Salmer fra kjøkkenet
Genre: Comédie Durée: 1h35Pays: Suède, Novège
Réalisé par: Bent Hamer
Avec: Joachim Calmeyer, Tomas Norström, Bjørn Floberg, Reine Brynolfsson, Sverre Anker Ousdal, Leif Andrée, Gard B. Eidsvold, Lennart Jähkel, Trond Brænne
kitchenstories

A propos du savoir et de la verité, de l’université et de la psychanalyse, je conseille vivement le film « Kitchen stories ». Il y est question d’une armée de chercheurs en sciences sociales, qui, tel des escargots parasites et intrusifs (ils n’habitent pas chez les gens mais dans une caravane à côté), s’introduisent dans les cuisines des célibataires norvégiens afin de les « observer ». Le maître mot de la méthodologie est : « ne pas parler ! ».

Ça me ramène au beau temps de mes universités, au cours duquel M. le professeur Montagner avait la haute main sur les études de psycho. Il nous apprenait comment on fabrique du savoir sur les enfants en les observant de manière cachée, sans parler, comme s’ils s’agissait d’animaux : en effet, il était éthologue, il en était fier, et sa grande idée était d’appliquer les méthodes de l’éthologie aux humains. Je me rappelle de ses grandes séances de ridiculisation de la psychanalyse : vous vous rendez compte ! ça se base sur des jeux de mots ! Définitivement pas sérieux ! Et les rêves ! Complètement subjectif, l’analyse de Freud, donc sans valeur : vous vous rendez compte ! On fait confiance à la parole du rêveur (qui n’est pas un scientifique)!. Par contre, lorsqu’on enregistre les ondes céphaliques des dormeurs, ça c’est valable. On a même pu observer le comportement de chats qui rêvent : en leur détruisant au préalable l’aire du cerveau qui inhibe les mouvements pendant le sommeil... ainsi peut-on les voir chasser de souris imaginaires tout en dormant. Merveilleuse découverte.  Hélas, on ne peut faire la même chose aux humains (remarquez, il n’a pas dit « dommage »). Par contre, je l’ai entendu rêver tout haut dans l’amphi (il peut le faire !), du jour où, grâce à une substance chimique qui inhiberait momentanément cette zone chez l’humain, les scientifiques pourraient enfin se faire une idée juste des rêves.

« Kitchen stories », de façon poétique et humoristique, met en scène ce débat, présent dans les années cinquante ; il est toujours là, mais il semble qu’aujourd’hui, dans les universités comme dans le grand public, la psychanalyse soit passée de mode. On en revient au savoir « objectif »  pur et dur, qui ne fait pas grand cas de la vérité. comme dan cefilm où le chercheur, perché sur un observatoire dansla cuisine des gens fait comme s'il n'était pas là, tandis que les gens ont aussi la consigne de faire comme s'il n'était pas là. 

Le film montre comment cette vision du monde (pour le coup, c’en est une !) se fait vite subvertir par la vérité. « Mais pour connaître les gens, il faut se parler ! » : c’est une des répliques clefs du film, qui en explicite le basculement. Et pas de parole sans amour : voilà que lorsqu’on se parle, eh ben, ça se fait comme ça, on se met à avoir des sentiments !

Mieux : on se met à s’identifier l’un à l’autre : et chacun de prendre la place de l’autre à tour de rôle… et voilà l’observateur observé, premier pas d’une longue série de traits identificatoires, bouclant à l’insu des deux bords le troisième temps de la pulsion. Voilà qui permet de connaître l’autre, sur le versant de la dite identification, longuement travaillée par Freud puis Lacan, et que je considère à présent comme l’outil N° Un du psychanalyste. C’est ainsi que l’autre peut cesser d’être un objet, un objet de savoir, et qu’on peut néanmoins le connaître parce que il n’y pas de parole qui ne soit un effet de l’autre, ce qui fait qu’il participe fondamentalement de ce que je suis, sous cette forme indécelable à l’oral mais lisible à l’écrit qui se porte jusque dans la parole : l’Autre.