Richard Abibon

Judith et Holopherne

Ou

Ce qui limite

 

 

Rêve :

Avec 2 ou 3 amis je suis retenu prisonnier dans un centre de recherches tenu par une puissance maléfique. Mais pas si méchante que ça finalement. On doit travailler autour et sur une machine énorme productrice d’énergie, auprès d’une piscine. Ça se passe au cœur d’une région montagneuse très belle, les Alpes vraisemblablement ; nous faisons un plan pour nous évader mais y a un désaccord entre nous : vu qu’on n’est pas mal, ici, je propose de faire semblant plus longtemps, de donner confiance à nos geôlier pour endormir leur méfiance de façon à ce qu’ils nous laissent la bride sur le cou.

Parce que d’abord je me sens vraiment bien, là. D’ailleurs Emma a une chambre plus près de l’usine, une jolie chambre avec des baffles comme les miennes, mais couchées au sol, très légèrement inclinées.

Puis nous dévalons une route des Alpes très large, en vélo. Ça va très vite. Un autre groupe de randonneurs à vélo nous dépasse, notamment une petite fille ; et il arrive ce qu’il devait arriver, elle se casse la figure dans une boucle pourtant très large. La route présentait des bandes de couleurs différentes, du marron à l’ocre voire au jaune pâle.

Je m’arrête près de la petite fille (7, 8 ans) ; sa mère est déjà là, lui soutenant la tête. C’est Marianne. Je vois que la petite a des gravillons incrustés dans la chair sur la fesse et la cuisse. Je les fais tomber de la main, en fait ils étaient  juste collés, ce n’est pas grave.

 

Ce centre producteur d’énergie ressemble à une centrale électrique ; dans les Alpes, ce n’est pas étonnant. C’est peut-être une métaphore de la libido ou de la pulsion. Ça me semble élaborer ce que j’avais vécu la veille à une réunion d’une institution psychanalytique dans laquelle je m’étais retenu de prendre la parole, pour ne pas laisser éclater une certaine colère.

Quelques fois, pour conserver de bonnes relations avec une société, il peut être diplomatique de se taire. Tout dire, ce n’est possible que chez son psychanalyste, et encore ! Le temps que ça prend indique qu’il ne suffit pas d’en faire un impératif pour que ça se passe.

Que fait Emma dans ma chambre ? Emma est une analysante qui a terminé son analyse récemment. En fait, ce n’est pas ma chambre, seules les baffles de la chaîne sont là pour rappeler ce lieu et pour dire qu’elle est partie avec les « haut-parleurs » : elle ne me parle plus. Les « haut-parleurs »  cessent de bander, ils sont couchés. Plus d’énergie dans la machine, c'est-à-dire dans la chaîne que l’on dit stéréo, mais que nous avons déjà abordée sous le vocable lacanien de chaîne signifiante. Les hauts parleurs, voilà un indicateur de discours, un Vorstellungsrepräsentanz (plus loin, j’en dirais un peu plus sur cette notion).  Ils condensent phallus et parole. Elle a terminé son analyse, mais visiblement, moi, je n’ai pas fini d’élaborer le deuil de son départ (Il semble qu’elle non plus : moins d’un mois après ce rêve, elle me téléphone pour prendre rendez-vous et reprendre son analyse. Comme quoi il est possible faire confiance au transfert inconscient : ce qui n’est pas élaboré d’un côté ne l’est pas non plus de l’autre.). Mon rêve répète une situation qui a eu lieu (elle chez moi) qui s’est terminée, mais que l’inconscient  se refuse à terminer (elle est toujours là, dans le rêve) tout en prenant en compte cette fin (les baffles sont couchées)

Je n’ai pas plus envie de partir de cette société de psychanalyse que je n’avais eu envie qu’Emma parte de « ma chambre », le lieu où elle pouvait faire fonctionner ses « haut-parleurs » en les maintenant érigés.  J’ai moi-même couché mes « haut-parleurs » à la réunion, voilà le barrage qui a créé l’énergie du rêve. Un autre indicateur de discours, paradoxalement, se métaphorise dans la centrale d’énergie. Elle indique un discours non tenu, une parole en souffrance.

L’épisode du vélo s’associe à un parcours en voiture en hiver dans le massif central, il y a plus de quinze ans de cela, alors que j’étais en route pour aller voir ma mère à Montpellier. Il y avait du verglas, je roulais prudemment, et une voiture me dépasse. Pas très loin, peu après, je la retrouve sur le toit. Évidemment, ça m’avait rétrospectivement angoissé ; j’avais bien fait de rouler prudemment, mais, après tout, ça aurait pu m’arriver aussi. La veille du rêve, j’avais vu une voiture sur le toit à Saint Germain des Près, devant les Deux Magots, présentée comme œuvre d’art contemporaine. C’est ce qui a dû raviver le souvenir de cet accident.

Ceci me fait penser à un accident encore plus ancien, raconté par ma mère : sa chute de vélo. Elle se complaisait à en rajouter dans le détail avec les gravillons incrustés dans son visage et ses cuisses. Ce qui me renvoie à toutes les blessures qu’elle ne cessait de se faire et de nous montrer, allant jusqu’à relever ses jupes pour montrer ses cuisses quand la blessure se situait dans ces endroits là. Longtemps, je n’ai même pas osé me rendre compte de la gêne indicible qui me prenait à ces moments là. C’est comme si elle voulait nous faire les témoins de sa castration.

L’accident se passe sur une route large, comme l’était la route sur laquelle j’ai été témoin de l’accident de la réalité. Mais que j’ai été intrigué par les couleurs de cette route au point de tenter de trouver les mots pour les décrire exactement, voilà qui requiert quelque attention. Cette notation de lieu est aussi un Vorstellungsrepräsentanz, un représentant de la représentation ; il indique le cadre dans lequel ça se passe et la façon dont il faut lire l’accident. Entre le jaune et le marron, c’est pipi-caca qu’il faut lire, c'est-à-dire le lieu où l’enfance situe l’accident de la castration.  Non comme un fait de nature, mais bien comme un accident. L’anatomie n’est qu’un appui pour une différence qui se symbolise dans le produit d’un acte.

Marianne est une autre analysante qui m’a souvent mis dans la même situation que la réunion, celle d’un type qui se force à se taire. Combien de fois ai-je eu envie de hurler en l’entendant raconter sa façon de traiter ses enfants ! Elle se plaignait d’eux sans cesse, alors que c’est plutôt eux qui pourraient avoir des raisons de se plaindre d’elle. Je n’ai nul besoin de vous donner les détails de ce traitement : il s’agit ici de ma réaction d’entendement, non d’elle. Ce pourquoi je me suis toujours dit à moi-même que je préférais l’entendre parler d’elle enfant, où quelque part, elle avait été elle-même fort maltraitée. Peut-être est-ce de cela dont il s’agit dans mon rêve : elle semble s’occuper tendrement d’une enfant blessée, une petite fille, qui peut être aussi bien elle-même (puisque par son accident je reconnais en cette fille une mère : la mienne) que sa fille. Dans les deux cas, elle se présente comme je souhaiterais la voir : enfant et non mère, ou alors mère attentionnée. Mais elle-même souhaite se voir en bonne mère, et ce sont tous ces efforts excessifs pour y arriver qui, au fil des ans, n’ont provoqué que des catastrophes.

A l’inverse, Emma est une fille qui ne veut pas être mère, compte tenu de ce qu’elle a souffert de sa propre mère dans son enfance. C’est le moment où elle a choisi d’arrêter son analyse. Elle vit depuis un an ou deux avec un compagnon qui, pour une fois, lui convenait. Il n’avait qu’un défaut : il voulait des enfants, et elle avait bien du mal à faire valoir sa position. Comme quoi la fonction phallique peut parfaitement se déplacer et combiner l’être et l’avoir : de la castration de l’enfant comme phallus de la mère (couchée avec la tête sur ses cuisses, elle est à peu près dans le lieu et la position du phallus de sa mère – être le phallus, et ne pas l’être) à la castration de l’enfant en quête d’un signifiant de la différence (les cailloux qui tombent de la zone génitale- avoir le phallus, et ne pas l’avoir).

Tout ça me renvoie à ce que j’ai subi de la part de ma propre mère, qui m’a rendu muet une grande partie de ma vie.

Si l’accident rappelle la mort, la blessure évoque la castration.  Mon rêve en propose des images qui, tant bien que mal, se substituent aux deux places vides dans le champ de la représentation. Ce champ, elles le clôturent. Emma est partie : dans mon rêve, elle est encore là. Ma mère est partie : elle est remplacée par une mère, d’un modèle qui ne me plaît guère, mais que le rêve inverse en une mère plus conforme à mes souhaits. Le phallus est parti : il est remplacé par le corps de la petite fille et, sur son corps, par les cailloux du petit Poucet. Ces cailloux, je les avais repérés dans la toile de Dali étudiée au chapitre précédent, comme figurant les couilles de Saint Antoine.

Castration avec Emma : il y a de la castration qui passe dans la voix, puisque les hauts parleurs sont couchés. Castration éprouvé la veille de n’avoir pu m’exprimer à la réunion. Mon analyse est finie, comme celle d’Emma ; alors où trouver des haut-parleurs pour se faire entendre ? Castration dans mon impossibilité de dire à Marianne. En attendant, comme le barrage, j’accumule de l’énergie.

Or je n’avais pas plus l’occasion de m’exprimer devant ma mère, surtout lorsqu’elle parlait de ses blessures. En fait, elle nous parlait de sa féminité; et ça me laissait sans voix. Ça, ce n’est pas elle qui aurait tendu une oreille pour que je puisse dire quelque chose de mes douleurs. Il n’y avait de la place que pour les siennes.

Pourtant, je peux avoir une oreille complaisante pour les douleurs de Marianne enfant, c’est pourquoi j’ai transformé ma mère adulte en ma mère enfant. Et je minimise la portée de la castration : les cailloux n’étaient pas incrustés dans la chair, et, tant qu’à faire, c’est moi-même qui les fait tomber, ce qui est une bonne façon de passer du passif à l’actif.  

Pouvoir parler serait pourtant la meilleure manière d’inverser cette polarité. Mais il n’est pas sûr ni facile de pouvoir parler de la castration. Car ce dont il s’agit, c’est de cette limite qui me confronte, comme tout le monde, au manque de représentation.

J’ai été confronté à une limite vitale. Et puisque Lacan a situé cette limite en un double trou, F et P, le phallus et le Nom-du-Père, est-ce que c’est le travail du père ? Non, c’est le travail du Nom-du-Père, mais beaucoup plus sûrement nommé, le travail de la fonction phallique. Je respecte un certain pacte du silence,  omerta, comme dans la région de Naples et en Sicile. On m’a suffisamment fait taire, non seulement dans les institutions psychiatriques, mais aussi dans les institutions analytiques. On ne parle pas des résistances de l’analyste, sauf, à la rigueur, théoriquement et à la sauvette. C’est le tabou ultime que tout le monde devrait respecter. En le transgressant, je n’arrange pas mes affaires sociales. Là est la limite. Dans mon rêve, l’élément essentiel semble être ce barrage qui n’apparaît pas comme tel, mais comme centre producteur d’énergie, autrement dit, de libido. Je l’ai analysé comme la conséquence d’un sentiment de censure éprouvé la veille dans une institution régie par une figure paternelle. Et pourtant, cela s’associait aussitôt avec la zone urétrale anale (la route aux couleurs évocatrices), à l’accident de ma mère et à ce qui tombe sous forme de cailloux des fesses et des cuisses d’une petite fille soutenue par sa mère. Donc, la censure éprouvée au contact d’une figure paternelle renvoyait à la castration, d’une part à cause de la censure que je dois m’infliger à l’écoute de cette analysante, d’autre part à la censure que s’est imposée elle même l’autre analysante en terminant son analyse, ce qui me l’imposait aussi. La castration est donc associée à l’étouffement d’une parole, ce qui fait bien de la fonction de la parole une fonction phallique. Ce n’est pas forcément une figure paternelle qui l’incarne, mais toute figure qui est associée à l’extinction d’une parole et à la castration.

Ça me renvoie à cette limite : je ne suis pas tout puissant car la castration menace, et c’est ma mère qui me met sa blessure sous le nez.

Mais ce n’est pas tout : ce qui me limite, c’est ce que je sais de l’existence du non savoir, sans prendre appui sur un quelconque contenu, ce qui serait contradictoire. Si je sais un contenu de l’inconscient, c’est que c’est devenu un savoir conscient. Voilà la limite que m’a apprise l’analyse, qui n’est pas l’adaptation à un monde où tout serait donné d’avance, notamment le réel et la catégorie caractérielle dans laquelle je devrais être rangé. Cette limite, c’est que je ne sais pas et que, donc, il est vain de vouloir faire le maître lorsqu’on fait l’analyste.

Pourtant il y a une limite dans la réalité : dans l’institution, c’est bien le patron, qui empêche que je parle (et qui empêche tout le monde de parler). Là il y a un deus ex machina. Ce n’est pas sa personnalité, c’est son statut. En parlant, chacun sait qu’il engage son statut de sujet, et donc sa castration. Chacun sait qu’il risque de se faire remettre à sa place (perdre le morceau de soi-même qu’on a étendu au-delà de son cercle - avoir le phallus), et parfois, de la perdre, cette place (être éjecté du cercle – être le phallus). Certes, en ce patron chacun projette ce qu’il en est de sa modalité de faire avec la castration. N’empêche, au final ça marche ; je peux me plaindre de la censure du maître, pourtant lui-même ne cesse de parler de la censure qui, lui, le limite. C’est là où l’on voit que la censure, basée sur le sentiment de castration, n’est pas le fait d’une personnalité qui interdit à d’autres. Tout le monde la ressent en en attribuant la cause à un autre, dont nous verrons bientôt qu’il n’est, cet autre, que le support en lequel chacun à sa manière incarne le grand Autre, le langage, en un personnage investit d’autorité.

Et ça s’élargit au sens de la censure à propos de ce qui est admis ou non dans la  société, des règles plus ou moins implicites dont certains se font les garants, dépassés qu’ils sont eux-mêmes par cette incarnation. Et c’est cet autre rêve : je suis de retour à Saint Vaury, (un hôpital où j’ai travaillé à une époque de ma vie)  devant le pavillon des « arriérés profonds » qui fût mon lieu de travail pendant huit ans. La porte est entrouverte et je vois à l’intérieur une femme nue en entretien avec un infirmier ou quelque chose comme ça. Je cherche à voir mieux car c’est une femme nue, donc ça m’intéresse. Puis je suis à l’intérieur et je dis bonjour à tous les infirmiers rassemblés autour d’une longue table. J’hésite, ne sachant si je dois donner un salut collectif ou serrer la main de chacun en particulier, et s’il faut moduler par des bises à l’égard des femmes. Finalement je me décide à faire un tour de table  sans prendre de décisions quant à la modulation.  

La veille, j’avais eu un grand entretien avec un étudiant en psychiatrie. Je le recevais régulièrement depuis quelques temps pour l’aider à préparer ses derniers examens. Ce jour-là, il m’avait raconté le passage d’un précédent examen et l’insistance d’une psychiatre rigide dans le jury, pour qu’il donne des médicaments, malgré son orientation analytique. Il avait répondu bien évidemment par l’affirmative. Et je m’étais empêché encore une fois de dire ce que j’en pensais. Donc le rêve cherche à élaborer ça, c'est-à-dire à trouver une écriture pour ce qui n’avait pu se dire.

Les deux censures, F et P, viennent se condenser en une seule : la censure du voyeurisme, qui m’a néanmoins été imposée parce que les autistes ne cessaient de se déshabiller (F), au moins pour un certain nombre d’entre eux, et la censure politique au niveau de ce qu’il ne faut pas dire concernant les médicaments (P). Nous sommes dans une société où le médicament est le bien, la médecine étant la religion qui promeut ce bien-là, pour le plus grand bénéfice des laboratoires pharmaceutiques. Ce dont j’ai été témoin dans les hôpitaux, mais spécialement dans celui-ci, c’est de cet effort permanent pour préserver l’idée de la bonté du médicament au détriment s’il le faut de la santé des malades (je parle de ce que je connais, la psychiatrie, et non de la médecine générale, ce qui ne veut pas dire que cette dernière devrait éviter tout questionnement). J’y ai au moins appris qu’il est inutile d’espérer le faire entendre au personnel médical. Même s’il est patent que le médicament rend malade, (pas forcément tous les médicaments, ni tout le temps, mais beaucoup et souvent) il est impossible d’en parler en ces termes. La censure, à ce niveau, est d’une force inouïe. Face à mon étudiant, je me l’étais imposée encore une fois volontairement, avec à l’esprit la même éthique que celle de l’analyse : à chacun de faire son chemin, à chacun de se forger ses opinions. Il ne sert à rien de chercher à convaincre. Ainsi mon rêve met en scène ce que j’aurais souhaité : une réconciliation avec le personnel infirmier.

 

« L’inconscient, c’est le discours de l’Autre », définit Lacan. Le rêve, expression de l’inconscient, est donc une des modalités de ce discours de l’Autre à travers lequel je viens de mettre en évidence deux censures issues des deux « trous » permettant la tenue du schéma R, F et P.

 Il y a deux façons de travailler cette question – mais est-ce une illustration, ou s’agit-il d’une autre modalité de la structure ? – sur le plan symbolique et sur le plan imaginaire ces deux plans n’étant fondamentalement pas séparables.

Sur le plan symbolique nous pouvons continuer notre lecture de « la lettre volé ». Sans doute s’agira-t-il plutôt du trou « P ».

Sur le plan imaginaire, nous allons étudier une partie de ce que l’histoire de l’art nous a laissé sous la forme des représentations de la légende de Judith et Holopherne. Vraisemblablement, il sera alors plutôt question du trou « F ».

 

Monstration des limites du discours sur la plan imaginaire : la castration et la mort condensées en une seule représentation

 

L’histoire de Judith et Holopherne n’est pas solitaire. On retrouve la même structure dans celle de Samson et Dalila, dans laquelle la coupure, pour le moins atténuée en ce qu’elle se limite aux cheveux, n’en a pas pour autant de moindres conséquences. Elle se rencontre aussi dans celle de Jean Baptiste et Salomé, où, si la femme n’est pas directement l’agent de la décollation, elle n’en est pas moins le moteur premier. Dans chacune de ces histoires, le désir sexuel joue son rôle au premier plan. Elles illustrent ce qu’il arrive lorsqu’on se laisse aller à perdre la tête pour une femme. Le désir, ce n’est jamais anodin. Lorsqu’il est en jeu, on y risque sa tête en tant que déplacement vers le haut de l’angoisse de castration (F) qui se condense avec l’angoisse de la mort (P).

Résumons d’abord ce que raconte la Bible. Nabuchodonosor II a envoyé Holopherne châtier les peuples de l'ouest qui ont refusé de le soutenir dans la guerre qu'il a menée contre le roi perse Arphaxad (cf. Judith I, 1). Après avoir pillé, tué et ravagé dans tout le Proche-Orient, Holopherne assiège Béthulie, une ville juive (probablement Massalah) qui barre un passage dans les montagnes de Judée. Comme l'eau vient à manquer, les habitants sont sur le point de se rendre, mais une jeune veuve, Judith, d'une extraordinaire beauté et d'une richesse considérable, prend la décision de sauver la ville. Avec sa servante et des cruches de vin elle pénètre dans le camp d'Holopherne, et le général est tout de suite ensorcelé par la beauté et l'intelligence de cette femme ; il organise en son honneur un grand banquet à la fin duquel ses domestiques se retirent discrètement pour ne pas troubler la nuit d'amour qui, pensent-ils, attend leur maître. Mais elle continue à l'enivrer et, quand il se voit hors d'état de se défendre, elle le décapite avec l'aide de sa servante et revient à Béthulie avec la tête. Quand les soldats découvrent au matin leur chef assassiné, ils sont pris de panique : les uns s'enfuient et les juifs vainquent facilement ceux qui restent.

 

J’ai choisi d’inaugurer la galerie consacrée à cette histoire par le tableau d’Artémisia Gentileschi, car c’est la seule femme peintre dont l’histoire de l’art a retenu l’œuvre et le nom.

 

 

A priori, elle ne semble pas avoir traité le sujet d’une manière très différente de ses confrères masculins. Soit qu’il s’agisse d’un sujet académique suffisamment codé pour éviter une trop grande originalité, soit que la peinture ne soit pas un lieu d’expression possible pour la différence du sexe de l’artiste[2], soit que les femmes ne soient pas dans une position aussi différente que ça des hommes vis-à-vis de la castration. Certes, pour Freud, le petit garçon apercevant le sexe féminin en imagine aussitôt une menace sur le sien tandis que la petite fille confrontée au sexe masculin en conçoit une envie de posséder un tel organe. Il n’empêche que cette envie trouve sa source dans l’explication que se donne la fille, d’une castration déjà accomplie. Le manque féminin est donc la source de ces complexes, chez l’un et l’autre sexe, même s’ils en déclinent différentes modalités. Ce n’est que ce manque ne doive rien à l’anatomie. A ce niveau là, bien sûr une femme ne manque de rien, et ce savoir contribue à la dissimulation du sentiment inconscient de castration. Ce sentiment est seulement l’interprétation de la différence, tordue par notre immersion dans le langage. La parole, en effet, suppose une coupure radicale entre les mots et les choses. L’existence même de myriades de langues différentes indique l’absence de cette liaison. C’est entre eux que les mots sont liés, selon la définition de Lacan : un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. La Chose, elle, est irrémédiablement perdue. A ce fait de structure s’associe une métaphore au fondement de l’identité, chez le garçon comme chez la fille. L’origine de la coupure va être située au niveau de la différence des sexes, interprétée comme une coupure. Dès lors le phallus comme représentant de la Chose perdue va se présenter comme la bonde d’un lavabo ou comme le barrage qui vient couper le lit d’une rivière. Ce sera un accumulateur d’énergie, la source de la libido, qui n’attend que le débouchage de la bonde pour se précipiter en tourbillon dans le trou, l’ouverture des vannes pour venir frapper les pales de l’alternateur. Pas de lavabo sans trou, pas de barrage sans vannes, ça leur ôterait toute fonction.

Le phallus s’avère donc un représentant de la censure qui empêche le flot de paroles de se déverser. Il devient une nécessité comme protection contre l’angoisse de castration, barrage contre le manque féminin. La décollation d’Holopherne représente donc aussi bien la menace de castration, du point de vue masculin, que la vengeance ourdie par les femmes pour ramener les hommes à leur propre condition.

 judith_et_holopherne_Gentileschi

    

Judith décapitant Holopherne, par Artémisia Gentileschi

 

L’épée en forme de croix nous indique des directions : l’horizontale nous indique à peu près le niveau du sexe de Judith. La verticale, après son passage dans le cou d’Holopherne, croise la fente horizontale entre matelas et sommier, d’apparence bien vaginale, comme si le phallus sanglant de l’épée s’en prenait à l’endroit du corps véritablement en question. La direction de cette fente nous montre à son tour un pli du drapé dans la couverture en peau de chèvre pendant à l’extrémité du lit, un pli tout aussi vaginal, quoique de moindre dimension et de direction perpendiculaire a précédent. Du coup cela donne envie de regarder ce qu’indique la direction  de ce dernier pli : c’est celle du sexe de Judith. Les quatre traits que nous venons de tracer dessinent un quadrilatère dans lequel s’inscrit la tête d’Holopherne.

Les directions des regards des deux femmes bien évidemment se concentrent sur l’endroit de la coupure.

Gentileschi_analyse

Voici à présent la version du Caravage :

 

judith_et_holopherne_caravage

Judith décapitant Holopherne, par le Caravage.