Richard Abibon

Caractère chinois, transfert, et écriture du rêve

 

Premier rêve :

j’arrivais à la maison de d’un de mes analysants, pour lui demander une bûche d’allumage. Ça ressemble à la Creuse (où j’ai habité il y a quelques années), c’est une ferme isolée dans la campagne. Tout est fermé, les volets aussi, rien de filtre. Je frappe… Ça ne répond pas. Au moment où je vais m’en aller (retournement), je remarque de très fines raies de lumière sous la porte et aux limites des volets. C’est comme par intermittence, comme si ça palpitait (pulsion). Et là, c’est comme si je voulais pas voir, puisque j’ai peur qu’il vienne ouvrir, et je m’enfuis très vite. J’ai hâte de retrouver la voiture, je prépare mes clefs. J’ai peur qu’il n’ouvre (négation discordentielle) et qu’il me tire un coup de fusil (pulsion).

Second rêve :

Le long d’une double voie ferrée munie de caténaires, un de mes analysants court (pulsion), pour récupérer des pièces de l’une des lignes (commerciale) pour les rajouter sur la sienne, qui manque. Il s’agit de petites pièces triangulaires, de métal gris, comme le métal des poteaux et des caténaires, qui sert de renfort à un point de capiton entre la ligne électrique et son câble support

Le rêve est l’accomplissement d’un désir, c'est-à-dire une écriture de ce qui ne peut se dire

Nous avons deux types de mouvement :

-     je fuis de peur qu’un analysant n’ouvre et ne me tire dessus

-          un analysant saute et court pour récupérer une pièce manquante.

Je fais l’hypothèse que ce que je ne peux pas dire, dans chacune de ces cures, mon rêve tente de l’écrire. Les mouvements qui s’écrivent sur l’écran du rêve sont des mouvements d’écriture, d’écriture de la pulsion. Celle-ci est un circuit : il y a un manque à dire qui pousse à écrire, un manque dans l’écriture qui pousse au dire, ce manque étant dans la pièce qui articule le transfert entre telle ou telle personne et moi, tel ou tel analysant et moi. Cette pièce pourrait écrire le rapport et ce peut être un triangle métallique aussi bien qu’un fusil. Dans le cas de la pièce métallique, il s’agirait de boucher un trou, dans le cas du fusil il s’agit d’en ouvrir un, que ce soit dans la maison ou dans le corps. Dans les deux cas il y a échec : l’écriture écrit une tentative, mais elle contourne l’objet : le triangle de métal n’est pas trouvé, la coup de fusil n’est pas tiré.

Or c’est exactement ça, la pulsion : ce qui pousse à aller de l’avant dans le dire ou dans l’écrire, c’est de se trouver face à un irrationnel, un inmaîtrisable, un incommensurable. On l’a rencontré dans la journée, par exemple dans une séance avec tel ou tel analysant, et on l’a mis de côté, on l’a refoulé. Le rêve s’en empare à son tour pour tenter d’écrire ce qui n’a pas pu se dire.

Ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire non plus, c’est le transfert, à savoir le rapport de l’analysant à l’analyste, qui est un rapport sexuel ; « tirer un coup »… « sauter »… sont en français des équivalents argotiques de « faire l’amour », de mettre en œuvre un rapport sexuel qui est bien entendu impossible, parce qu’interdit. Ce n’est pas parce qu’il est permis ailleurs qu’il trouve une possibilité d’inscription. Le fait qu’il soit interdit dans l’analyse permet seulement de s’en rendre compte : il est impossible de trouver une écriture du rapport sexuel.

Ecriture du rêve, écriture chinoise

Freud comparait les figures du rêve aux hiéroglyphes. La question est : peut-on les comparer aux caractères chinois ? comme les hiéroglyphes, ces derniers se composent parfois d’une partie conceptuelle et d’une partie indiquant la prononciation. Ils opèrent la liaison entre les représentations de choses et les représentations de mots. La partie qui  indique le son ne « ressemble » évidemment pas au son, elle le représente, elle l’indique. La partie conceptuelle ressemble parfois, comme dans « homme », « grand » ou « arbre », mais le plus souvent, pas du tout.  L’explication souvent donnée est que, à l’origine, les caractères ressemblaient tous à la réalité, et que c’est l’évolution du graphisme qui a amené à ne plus rien reconnaître. C’est une conception contre laquelle Lacan s’est élevé à plusieurs reprises, car il s’agit de la conception de l’écriture comme telle.

L’écriture, c’est d’abord celle d’un trait différentiel, un trait unaire, car un seul trait suffit pour distinguer une lettre d’une autre lettre. Dans « La lettre volée », Lacan démontre parfaitement que l’encodage d’une série de hasard ne donne pas quelque chose qui ressemble à cette série, mais au contraire, engendre quelque chose de nouveau qui est proprement la structure de l’écriture comme telle, non pas en tant qu’elle décrit la réalité, mais qu’elle engendre une réalité. Elle engendre des chemins possibles, des lois de succession des termes qui constitueront ce que nous appellerons une réalité, tandis que les chemins interdits constitueront ce que Lacan a appelé le Réel : le Réel, c’est l’impossible. C’est ce Réel rencontré dans la journée qui revient la nuit dans le rêve, ou plus tard dans un symptôme, un lapsus ou un acte manqué, pour trouver une prise en charge écrite, là où la parole est passée sous silence.

Lacan l’avait démontré en se servant de chiffres et de lettres ; ce qui peut prêter à confusion avec les lettres de l’alphabet latin, en tant qu’elle représenteraient des sons. Dans la démonstration de Lacan elle ne représentent plus des sons, elles sont clairement des lettres au sens lacanien du terme.

Dans le rêve de l’injection faite à Irma, au début de la Traumdeutung, nous avons un autre exemple de la lettre destituée de sa valeur de représentation du son : c’est la formule de la triméthylamine, qui, comme toutes les formules chimiques, s’écrit avec des lettres latines. Mais celles-ci, par convention dans le vocabulaire de la chimie, ne représentent plus des sons, mais des choses, à savoir des éléments : H l’hydrogène, O, l’oxygène, N, l’azote, etc… et dans le rêve de Freud, elles sont encore destituées de cette place, puisque, en tant qu’elle représente une des composantes du chimisme sexuel selon Fliess, l’ami de Freud, elle en viennent à représenter, dans ce rêve-là de Freud, l’acte sexuel comme tel, qui selon ses hypothèses de l’époque, manquerait à Irma pour qu’elle se porte mieux. Comme le dit Freud, ce rêve est un rêve de déculpabilisation : si c’est parce qu’elle ne baise pas, ce n’est pas de ma faute. Ça rejoint ce que je déduisais de mes propres rêves : un transfert comme rapport sexuel impossible.

 

Si la formule de la triméthylamine écrit l’acte sexuel, et en ce sens, elle est fort loin d’une estampe japonaise, elle ne dessine en rien un acte sexuel, elle en est même considérablement éloignée. Elle est très loin des mots dont on se sert pour parler de l’acte sexuel, elle est très loin des choses du sexe. Elle n’offre cette  représentation, pour Freud, à ce moment là, que parce que Fliess a distingué ce produit comme composante de l’acte sexuel, et parce que Fliess est quelqu'un d’important pour Freud. Autrement dit, la libido distingue Fliess pour Freud parmi l’ensemble des hommes, c’est un premier trait différentiel. Ensuite Fliess distingue ce produit chimique parmi tous les autres, c’est un deuxième trait différentiel. J’en ajoute encore  un troisième, c’est celui qui distingue Irma parmi l’ensemble des patientes de Freud, peut-être parce qu’il a besoin de se déculpabiliser, plus particulièrement avec celle-là, peut-être  aussi parce qu’il l’aime plus particulièrement. Dans le premier cas, il s’agit de la libido narcissique de Freud, dans le deuxième cas, il s’agirait de sa libido d’objet : mais, comme il l’a dit lui-même, l’une ne va pas  sans l’autre, il y a deux libido, mais c’est la même. Lorsqu’on aime un objet, c’est pour se soutenir narcissiquement de cet amour, et c’est cet amour, cette libido, qui fait trou, je préfère dire trouure (l’acte de trouer, et non son résultat qui est trou), qui va distinguer la  formule de la triméthylamine, lui donner du relief par rapport à toutes les autres. On se rappelle que Freud la voit imprimée devant lui en caractères gras ; rien de tel pour mettre en valeur un fragment de texte, pour lui conférer une valeur supplémentaire. Que ça dépasse ou que ça soit en creux, c’est la même chose, ça veut dire qu’il y a de la trouure à l’œuvre, qu’il y a une dimension supplémentaire à l’œuvre.

Ceci suppose qu’on dispose d’une théorie de la dimension ; j’en propose une, qui vaut ce qu’elle vaut ; si elle ne vaut pas, il faudra en changer. Cette théorie va nous permettre de refaire la démonstration de Lacan à propos de la Lettre, sans passer par la lettre qui sert aussi à  retranscrire les sons.  Je vais en passer par les questions que posent l’écriture du nœud borroméen. Est-ce un hasard ? le 9/2/72 (« Ou pire… »), Lacan met au tableau une série de caractères chinois, et n’en dit rien. Mais dans le courant de  la séance, il dessine pour la première fois le nœud borroméen en disant que ça lui est venu « comme une bague au doigt ». Le premier caractère chinois tracé par Lacan avait été celui de la parole,                     

 

 

 que je décomposerai comme suit :

 

 

 

 

 

 

La bouche, bien que carrée, ce qui pourrait se lire « 4 », bien que « 4 » s’écrive ainsi :

 

 

 

      . Mais elle peut se lire, y compris pour un occidental, comme « ligne fermée », c'est-à-dire une courbe de jordan. Si on laisse de côté le point

      , il reste une courbe fermée à quatre coins et un trois renversé, ce que je me permettrais de lire : trois courbes fermées à quatre coins, c'est-à-dire, trois ronds qui font quatre.

Autrement dit, l’écriture de la parole, en chinois, peut se lire « nœud borroméen » :

Le nœud borroméen, écriture de la pulsion

 

Voici le schéma de la pulsion que Lacan avait amené au séminaire XI[1]. Comme on le constate, le trajet « poussée-but » ne se referme pas dans le trou indiqué comme le ferait le maillon d’une chaîne. Il passe dans le trou et en ressort, comme si on ne faisait que poser un rond sur un autre rond, le « trajet » étant de même nature que le « bord ». Poussée et but se rejoignent en effet comme le 3ème temps de la pulsion rejoint le premier dans la 2ème écriture de Freud dans « Les pulsions et leurs destins[2] ». Donnons à ce 2ème rond la tâche de représenter pour nous la représentation de chose de Freud (Sachvorstellung), puisqu’il fait le tour de l’objet. L’autre rond, ou trou sera donc pour nous la représentation de mot (Wortvorstellung)[3].

 

 

Lorsqu’un sujet en est saisi, c’est comme un 3ème rond qui ferait tenir ensemble représentation de chose et représentation de mot. Lacan le fait remarquer dans le séminaire XI, ce n’est qu’au 3ème temps de l’écriture de Freud qu’apparaît « un nouveau sujet ». C’est l’acte de parler comme trouure, le sujet comme effet de la parole. Et c’est ainsi que l’acte de parler est l’accomplissement d’un désir lorsqu’il est reconnu, c'est-à-dire lorsque la représentation de chose qui en tenait lieu d’objet vient à être dite dans l’analyse d’un rêve, d’un acte manqué, d’un lapsus, ou d’un symptôme. Freud nous indique que ce qui manque aux représentations de choses pour parvenir à la conscience, ce sont les représentations de mots [4]. Ainsi le sujet en est-il affecté, et cette trouure de l’énonciation que le nœud borroméen écrit, c’est l’affect en tant que représentance de représentation (Vorstellungsrepresentanz).

Le nœud borroméen se présente donc comme une écriture de la parole, de la même façon que le caractère chinois : il l’écrit, et si la parole est articulations de sons différenciés, cette écriture ne lui ressemble en rien. Nœud borroméen et caractère chinois « parole » (tel que je l’ai interprété) écrivent plutôt le concept d’une dialectique entre écriture et parole, entre représentation de chose (écriture qui peut éventuellement se lire à haute voix) et représentation de mot (énonciation qui peut éventuellement s’écrire). L’écriture de la parole peut se faire par des signes représentant des sons (en chinois comme dans les langues européennes) ou par des signes représentant la chose (en chinois, ou dans cette écriture qu’est un rêve, un acte manqué, un lapsus, un symptôme).

Certaines représentations sont inscrites dans le préconscient : le lien représentation de chose-représentation de mot est conservé. Elles sont immédiatement disponibles pour le conscient, c'est-à-dire le moment d’une énonciation. D’autre sont inscrites dans l’inconscient : le rapport de la représentation de chose avec la représentation de mot est brisé. Il se forme un « faux nouage » (c’est l’expression de Freud « falsche Verknüpfung ») entre une représentation de chose et une autre représentation de mot ( « cheval », l’animal d’angoisse du petit Hans, est le mot qui va représenter la chose « père » qui se cache dans le dessous). Il se peut aussi qu’il ne se forme aucun autre nouage, c'est-à-dire aucune autre trouure, et le sujet se retrouve face à l’angoisse pure « sans représentation » : une chose sans trouure.

Le moment de la parole est un instantané : le son prononcé s’évanouit aussitôt, qu’il soit proféré par le sujet ou par un Autre. Il en reste parfois des traces, c'est-à-dire des inscriptions dans la mémoire, certaines disponibles, d’autres non. Freud nous dit que les représentations inscrites dans l’inconscient ne sont pas privées de dynamique. Elles continuent de se nouer et de se dénouer.  Qu’est-ce que ça veut dire ? Lacan nous a donné une réponse dans « La lettre volée[5] » : l’écriture engendre une réalité, la réalité psychique, c'est-à-dire un système de trajets (aim) avec ses chemins possibles et ses chemins impossibles (le Réel), que Freud avait esquissés dans l’  « Esquisse », en parlant, lui, de trajets d’influx nerveux à travers des neurones. Le sujet, lorsqu’il lit les écrits de cette réalité, ne les reconnaît pas comme ses propres productions. Il ne se reconnaît pas dans ce miroir que lui tend l’écriture d’un rêve, d’un lapsus, d’un symptôme : « c’est pas moi, c’est l’Autre ».

L’Autre travaille pour lui, dans le souterrain des rêves. Lacan part d’une série de hasards, des apparitions aléatoires de+ et de -. A chaque occurrence, on a une chance sur deux de voir apparaître l’un ou l’autre. C’est tout ce qu’on peut en dire. Mais si l’on encode les + et les – dans leur successions, c'est-à-dire en tenant compte de ce qui surgit avant et après, en groupant les occurrences par groupe de trois qu’on nomme d’une lettre (ici, il s’agit d’un chiffre pris comme lettre : « +++, ---» = « 1 » ; « +-+, -+- » = 3 ; «+--, --+, ++-, -++ »= « 2 »  ) on découvre un système de lois de successions des « 1,2,3 » qui n’était pas dans la chaîne initiale, mais qui a été engendré par l’encodage, par l’écriture elle-même .  

Ainsi est-il démontré que c’est l’écriture qui détermine les lois de ce qu’elle écrit, et non le « réel » initial, dont on voit bien après-coup qu’il n’avait pu être posé lui-même que par une écriture. Qu’est-ce que + et -, sinon une écriture ? La question de l’origine et de la transcendance se résout dans ce constat, que le début se retrouve dans la fin, comme le dragon qui se mord la queue, comme le 3ème temps de la pulsion qui, chez Freud, rejoint le premier, moyennant un énoncé quatrième : 

 

 

                                                                                    

Nous avons l’ébauche d’une machine[6], la machine du symbolique, dans laquelle trois modalités de la fonction phallique F articulent 4 objets (le Sujet $, l’Autre A, et l’objet dans sa double inscription : représentation de chose et représentation de mot). Ces trois modalités sont celles que la grammaire donne au verbe, au moins dans les langues européennes : actif, passif, réflexif. Le ça, lieu des pulsions n’est autre qu’une grammaire. Sur le plan mathématique, on reconnaît là un groupe de Klein. 

L’écriture du nœud borroméen  nous donne une autre démonstration des lois de fonctionnement de cette machine.

L’acte d’écrire engendre

 

Du même nœud borroméen, fabriqué avec des ronds de ficelle, on peut obtenir au minimum 4 écritures c'est-à-dire 4 mises à plat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si je l’ai déposé sur un plan de façon à lire le dextrogyre gauche (carré en haut à gauche), et si je le retourne, j’obtiens le dextrogyre droit (en bas à droite). J’aurais pu le déposer en lévogyre droit (en haut à droite), et en le retournant, j’aurais obtenu le lévogyre gauche (en bas à gauche). Je peux passer du lévogyre au dextrogyre en retournant un rond, au lieu de retourner les trois ronds de façon globale comme je l’ai fait jusqu’à présent ; mais dans le même temps, je suis obligé de passer d’une écriture « droite » à une écriture « gauche ». Si j’abandonne les ronds de ficelle pour une écriture à l’encre, j’obtiens la même modification en tournant la page, et en observant mon écriture par transparence : le lévogyre droit devient dextrogyre gauche. Si je considère un dextrogyre gauche dans un miroir, en me situant derrière lui par rapport au miroir, ce dernier me montrera l’écriture d’un lévogyre gauche (miroir objectif).

Mais, si au lieu de retourner la feuille, ou de retourner le nœud globalement, je renverse la feuille (ou : je renverse le nœud) de bas en haut, à partir du dextrogyre droit, j’obtiens le dextrogyre gauche, c'est-à-dire la même écriture que celle du nœud retourné. L’écriture de cette fonction sur les deux diagonales du carré ci-dessus, présente donc une ambiguïté. Elle ne permet pas de distinguer le retourné du renversé. Il se passe la même chose avec l’écriture du trois en chinois.

 

 

 

Or, il est de toute première importance de pouvoir écrire cette distinction : ne pas la faire reviendrait à confondre les mots et les choses, ce qui est la définition freudienne de la psychose[7]. Il se produit la même chose dans le rêve (ou les autres formations de l’inconscient), que Freud n’a jamais cessé de tenir pour semblable à la psychose. Par l’écriture d’une formation de l’inconscient, j’écris ce que je ne peux pas dire, en confondant le retourné et le renversé. C’est pourquoi, même un lapsus, est à lire, comme un symptôme, ou un rêve. Mais c’est par la lecture à haute voix, pour quelqu'un qui entend, que se fait la distinction représentation de mot - représentation de chose.

Dans les deux rêves que j’ai cité, la représentation de mot « tirer un coup », « sauter » est devenue une représentation de chose. Ce n’est plus une métaphore de l’acte sexuel, c’est devenu la chose même : non pas l’acte sexuel, qui est refoulé, mais la chose primitivement nouée au mot dans le langage courant. Il me manque un « bûche d’allumage » dans le premier rêve, et il manque à mon analysant un « triangle métallique » dans le second. Il me manque quelque chose, c'est-à-dire un trait distinctif qui me permettrait de redécouvrir sous la chose, la métaphore, et donc de faire la séparation entre mots et choses et trouver ainsi une écriture du transfert.

Trouver ce trait est le travail de l’analyste, sa fonction se définissant – j’en propose cette formule aujourd’hui – d’être l’analysant de son rapport à son analysant. Et, en l’occurrence, d’éviter des fuites – puisque dans le premier rêve, je fuis – ou des sauteries aussi inutiles qu’inefficaces – puisque dans le second rêve, il saute, mais c’est bien moi qui le fait sauter, puisque c’est moi qui rêve. Bref, il s’agit de limiter la résistance, dont Lacan nous a suffisamment dit qu’elle n’était que de l’analyste.

Être l’analysant de son rapport à son analysant, c’est une fonction quadratique, un redoublement de la fonction analytique tenue par l’analysant lui-même. En effet, un trait distinctif va nous permettre de faire coupure entre le retourné et le renversé, et comme il y a 4 écritures du nœud, nous allons passer à 8.

Pour différencier nos 4 écritures nous avons tenus compte de trois attributs (ou dimensions) :

-          la gyrie, intension entre deux extensions : lévogyre et dextrogyre (dimension g).

-          La chiralité : intension entre deux extensions : droite et gauche (dimension x)

-          La centration : intension entre deux extensions : dessus et dessous (dimension z), qui s’écrit en fait par une dimension originale propre à l’écriture, engendrée par l’écriture : la centration (dimension c), entre centripète et centrifuge.

 

Aucune de ces dimensions n’a de sens en dehors d’un certain point de vue, qui, déterminant d’où on considère l’objet, détermine une certaine écriture. Chaque passage d’une écriture à l’autre, d’un point de vue à un autre, peut être considéré comme un passage par la parole. De ce passage rien ne peut être inscrit, puisqu’il est pur mouvement, et que la parole s’évanouit dès que prononcée. Il s’en inscrit les différentes écritures que nous venons de rencontrer, les traces mnésiques. Faire une analyse consiste à faire le tour de tous les points de vue.

 

L’écriture du nœud borroméen (et non : le nœud borroméen en soi) engendre ainsi un espace à trois dimensions, et ces trois dimensions ne sont pas celles de l’espace sensible.

Cependant, de la même façon que la parole s’écrit par une représentation de chose qui n’est sûrement pas une parole, de la même façon la troisième dimension s’écrit dans le nœud borroméen par la centration. Il s’agit d’une « dimension » originale qui se lit dans la tension entre le centrifuge et le centripète :

 

Dans ce cas, la notion de la dimension locale dessus-dessous disparaît, de la même façon que dans l’écriture chinoise : il n’y a plus que des traits dans leur rapport gauche-droite et haut-bas, les deux dimensions de la page. Attention : ne pas confondre haut-bas dans la page et dessus-dessous, qu’on peut éventuellement retrouver dans le recto-verso. Le dessus-dessous comme tel a disparu dans l’écriture : il est représenté par une dimension originale, la centration.

D’un certain point de vue, on peut dire que la centration  représente la 3ème dimension perdue dans l’acte d’écrire. Est-ce qu’elle ressemble à la 3ème dimension dont nous avons l’intuition ?  Si nous renforçons l’écriture de la centration par des flèches, comme ci-dessus, il est clair que ça n’a rien à voir avec « dessus-dessous ». De plus, les flèches ne sont même pas nécessaires.

 

 

 

Centrifuge : « le rond de droite est sous le rond du bas » (le sujet et sous l’empire de la chose)

Centripète : « le rond de gauche (qui était le rond de droite avant retournement) est sur le rond du bas » (le sujet est sur la représentation de chose devenue mots : il s’en est saisi pour dire ). Cette indication qui s’inverse « sur » ou « sous » est en fait une pure fiction : dans la page, les trois ronds sont évidemment au même niveau. C’est la répartition à la surface des solutions de continuité dans les brins qui permettent ce repérage, par convention : le brin présentant des solutions de continuités sera dit « en-dessous ». C’est comme le caractère gras de la triméthylamine : il « donne du relief », mais c’est parce que l’encre occupe une surface plus étendue. Dans l’écriture du nœud, la dimension « dessus-dessous » est devenu une dimension s’écrivant avec de la surface.

Notez au passage que cette lecture du nœud est possible à condition de faire des découpes locales qui couplent deux ronds pour l’opposer au troisième. L’écriture renversée du « 3 » chinois se lit en effet « 1 + 2 » !

 

Les trois opérations que nous avons repérées jusqu’à présent (retournement global Ro, retournement d’un rond r, miroir objectif mo) s’appuyaient sur les trois dimensions de l’espace nœud (x,c,g). Aucune d’entre elles n’inverse le haut et le bas (la dimension y). Autrement dit, chaque passage d’une écriture à l’autre ne modifie le rapport entre représentation de chose et représentation de mot que dans le cadre de la dimension « dessus-dessous » (sauf le retournement d’un rond, r). Je propose de considérer ces transformations comme le passage du préconscient au conscient. La confusion des mots et des choses se passe en effet dans le cadre de la conscience. Ce passage peut se faire uniquement en pensée (r, qui ne modifie pas le rapport mot-chose, et qui est donc seulement modification de l’écriture par l’écriture), ou par la parole (diagonale du retournement objectif Ro, qui peut s’accomplir en deux temps, un temps de réflexion r, suivi d’un temps de parole, ou l’inverse).

La dimension haut-bas (y) se présente comme une lettre en instance, une dimension noyée dans la surface. Pour que cette lettre parvienne à son destinataire, le sujet, il faut la rendre efficiente par une coupure qui va non seulement révéler, mais créer de l’inconscient. Ce sera la coupure de l’interprétation, pour laquelle un seul trait suffit : il suffit de marquer le rond du bas, par exemple, afin de le distinguer du rond du haut. Ainsi se distingue le renversement du retournement, au moment où surgissent 8 écritures du nœud, éclairant le clivage du sujet.

 

 

Zone de Texte: paroleZone de Texte: parole

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zone de Texte: Parole interprétativeZone de Texte: paroleZone de Texte: parole

 

Nous avons crée ainsi un espace à 4 dimensions (x, y, c, g), l’espace de la réalité psychique ; nous l’avons engendré par une écriture sur l’écriture. Cette écriture quadratique, comme la fonction de l’analyste, je propose de l’entendre comme le passage dans la dimension zéro, celle de l’intension, c'est-à-dire du trou différentiel entre les pôles des extensions. En ce sens, elle est le zéro fonctionnel de la parole interprétative, là où l’analyste ne compte pour rien, là où la parole, dépassant le blocage des significations (les objets-écritures), retrouve la fonctionnalité de la signifiance. Ne compter pour rien, c'est-à-dire ne pas empêcher, par ses propres résistances d’analyste, que l’analysant interprète : les réduire à zéro par l’interprétation de sa position d’analyste dans le transfert.

Zone de Texte: paroleZone de Texte: écriture

 

C’est pourquoi je vous parle de mes rêves, et non de ceux de mes analysants. En vous en parlant, j’effectue ce renversement par lequel je refuse de faire d’eux les objets de mon discours. Je suis ainsi la voie ouverte par Freud dans la Traumdeutung, en parlant de ses propres rêves. Je remets en route de la parole, de la signifiance, en tenant compte de ce que le seul sujet en train de parler en ce moment, c’est moi-même, ce qui me situe en place d’analysant. Et ce sujet, il ne saurait tenir à l’écart le fait de son point de vue, le seul dont il peut parler savamment.

Miroirs

J’ai déjà parlé du miroir objectif (mo) comme l’une des transcriptions possible de l’écriture du nœud. Je l’ai appelé aussi retournement subjectif (Rs) pour des raisons que je ne développerai pas ici. Les diverses opérations dont j’ai parlé peuvent se théoriser comme les articulations de 4 objets circulant dans les 4 places qu’on peut repérer autour d’un miroir vertical  A, en suivant les trois temps (qui font 4) de la pulsion de Freud. Les 4 objets sont : sujet, Autre, et objet divisé en représentation de chose –ci-dessous, « objet »- et représentation de mot. Cette dernière est l’ « image » de l’objet, c'est-à-dire sa représentation donnée par l’Autre, le miroir A. Nous ne sommes pas dans l’optique, mais dans une métaphore du langage. Les 4 places sont : celle du sujet qui fait l’action, de l’objet qui la subit (chose : x,c,g)., de l’acte comme tel (la fonction), du produit de l’action (image : mot). Chaque opération produit un clivage interne entre les dimensions : il y en a toujours une ( et une seule) qui manque à être inversée. Cette dimension se comporte dans chaque cas comme une lettre en instance, reste, symptôme, annonçant la création de la 4ème dimension. La représentation de mot restera toujours impuissante à tout dire de la chose. Il y aura toujours un reste, l’objet a, cause du désir, nécessaire à l’accomplissement de la fonction de division.

 

 

 

 

 

 

 

a) regarder soi-même un membre sexuel

 

miroir objectif mo,

retournement subjectif Rs

le sujet voit le dessous du nœud objet

et dans le miroir, son dessus.

Passivité : le miroir produit

 l’image pour le sujet.

 

 

 

b) regarder soi-même objet étranger

 

miroir antérieur Ma,

retournement d’un rond, r.

Activité : le sujet doit se retourner

pour voir en un temps l’objet,

en un 2ème temps son image.

 

 

 

 

g) objet propre être regardé par personne étrangère.

Et

a) bis membre sexuel être regardé par la personne propre

 

retournement objectif Ro , miroir subjectif ms

reflexivité : le sujet s’identifie à son image dans l’Autre

en se retournant dans le miroir : il se fait voir par l’Autre

et

renversement r , c'est-à-dire

introduction d’un nouveau miroir, horizontal, m,

qui montre le clivage du sujet, de l’objet, de l’Autre,

par dédoublement des 4 places. Il voit,

grâce à ce nouvel Autre, sa position

de se faire regarder comme phallus (féminité) ou

de faire regarder son phallus (masculinité),

en s’identifiant, dans l’image du miroir, au manque dans l’Autre, c'est-à-dire à la fonction de représentance .

 

 

 

Le miroir horizontal pouvait bien être présent auparavant, il ne donnait aucune image, comme on peut le constater d’expérience. Pour voir son image, lorsqu’on se tient debout sur un tel miroir, il faut en passer par un Autre (g)) auquel on s’identifie pour imaginer sa propre image renversée, comme on peut le voir sur celle de l’Autre ; ou alors on se penche en avant (a) bis) , ce qui nous ramène aux conditions précédentes du miroir vertical. Ce qu’on ne peut (veut) pas voir et que révèle le miroir horizontal, c’est justement la partie sexuelle du corps.

A partir de cette division sexuelle qui inaugure le clivage du sujet, le circuit pulsionnel reprend en a), pour tenir compte de la nouvelle dimension y. C’est pourquoi Freud l’écrit deux fois.

 

Ce trait unique, dépourvu de signification, qui a permis le clivage de l’appareil psychique et la révélation-création de l’inconscient, serait-ce le point dont je ne savais que faire dans l’écriture chinoise de la parole ? dans un premier temps, novice que j’étais, je l’avais écrit ainsi dans une missive envoyée à notre ami Huo Datong :                   qui me l’a aussitôt corrigé :

 



[1] Lacan, séminaire XI, „Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse“, 13/5/64, Seuil, p.163.

[2] Freud, GW, X, « Triebe und Triebschicksale » p. 222

[3] Aujourd’hui, (2006 ,juin,) je ne noterais plus les choses ainsi.. la Représentation de chose,  j’en fais de la surface la représentation de mot,, le bord. Donc dans le noeud borroméen, tous les trais représentant des ronds représentent de représentations de mot, soit, des signifiants. Ils délimitent des surfaces qui sont les signifiés et les signififcations.

[4] Freud, GW X « Das Unbewub te », p. 300

[5] Lacan, in «Ecrits»  Seuil, 1966. « Le séminaire sur la lettre volée », 1956, p. 11 à 61.

[6] Je réécris à la manière d’un mathème l’écriture de Freud GW, X, « Triebe und Triebschicksale » p. 222.

 

[7] Freud, GW X « Das Unbewub te », p. 302.