Portrait des époux Arnolfini
par Jan Van Eyck
portrait des epoux arnolfini
Sur le mur au fond de la pièce, un miroir, qui augmente la profondeur du tableau de son reflet. Dans le fond du reflet, au point de fuit : le peintre. Au-dessus du miroir, la mention "Johannes Van Eyck fuit hic 1434". Le peintre signe sa présence, là où il n'est pas : ceci est un tableau, et il n'y a pas de profondeur, sauf d'illusion ; comme dans le miroir. L'écriture de l'auteur signe son passage, son acte (de peindre), engendrement d'une oeuvre représentant l'engendrement à venir de cette dame Arnolfini, enceinte. Il écrit le passé (fuit) de l'acte pour les générations futures. Il tente de prévenir l'oubli. Et, voyant le tableau, nous oublions qu'il n'y a pas de 3ème dimension, plus de Jan Van Eyck, plus de temps. Pourtant nous pouvons lire la 3ème dimension écrite par l'art de la perspective. Et nous pouvons lire son nom et la date, le temps passé. Ainsi fonctionne l'inconscient, proposant ce qui s'oublie dans l'obscur tableau des rêves et des symptômes... qui est à lire.

.(voir "spécularité" et "théorie de la dimension")

Puis-je m’autoriser à écrire père-spective ? L’enfant qui s’aperçoit que sa mère n’est pas toujours là pour répondre à sa demande, attribue cette absence à un mystérieux désir de sa mère. Si elle ne s’occupe pas de lui, c’est qu’elle s’occupe de quelque chose de plus précieux qu’il ne peut voir, auquel il ne peut accéder, une inconnue au sens mathématique du terme, x,  que nous appellerons le phallus.

C’est l’insistance de la figure masculine du phallus dans la clinique, c'est-à-dire ce que nous entendons sur les divans, qui nous autorise à cette nomination. Le phallus représente donc essentiellement un manque (l’absence dans le corps de la mère, et donc le désir qui la rend absente), un manque imaginairement comblé par la figure du pénis, que l’enfant attribue assez vite au père. Il faut préciser aujourd’hui : non pas au père réel, qui peut fort bien être définitivement absent, mais au père symbolique que Lacan appelle le Nom du Père. Ce concept métaphorise le désir de la mère, c'est-à-dire qu'il vient, à la place, représenter ce désir. 


chandel


Dans la peinture, la réalité est absente, nous avons affaire cependant à cette autre réalité qu’est la réalité de la représentation. La réalité absente du tableau, nous l’appellerons donc le réel, en nous contentant pour le tableau de sa réalité. Dans cette réalité du tableau, la troisième dimension est absente, comme l’objet qui semble repousser la mère loin de l’enfant, puisque cet objet, elle le désire. Il se trouve que le phallus est imaginairement ce qui dépasse du corps, occupant par rapport à sa platitude une position de troisième dimension. La père-spective qui commence à peine à apparaître à l’époque de Van Eyck, est une tentative d’écriture de la troisième dimension absente, qui nous donne le maître mot de toute représentation : il s’agit de présentifier ce qui est absent, comme souvent le père, comme toujours le phallus, lorsqu’il s’agit du corps féminin.

Ce pourquoi le portrait d’un mariage, surtout si la femme est enceinte, est une jolie tentative d’écriture du rapport sexuel. Ce n’est pas pour rien sans doute, qu’un seul cierge est allumé sur le lustre, venant faire pendant au chien, symbole de fidélité. Un seul phallus doit régner sur cette dame. Un seul doit lui donner du relief, de même que la lumière peut seule, par les ombres qu’elle crée, nous faire voir les accidents de terrain.

Un seul peut se permettre de la fructifier, ce que symbolisent les fruits sous la fenêtre. A lire autant comme les fruits que comme ce qui peut faire fructifier, pendant de la chandelle, cette fois.

Un cierge, deux pommes… plus une.

Si ce n’est dans les fruits qu’on peut voir l’indispensable complément testiculaire du phallus, on ne pourra manquer d’être intrigué par l’étrange sac qui pend au dessus du lit, non loin de la chandelle.
Les rêves sont souvent ainsi : ils dissocient des éléments afin qu’on ne reconnaissent pas la forme qu’ils pourraient construire ensemble, ce qui satisfait la censure. Comme je l’ai fait remarqué à propos de Gabrielle d’Estrées, toutes ces interprétations ne visent aucune objectivité. Elles proposent une lecture d’un tableau, à charge pour chacun de s’en produire une autre si cela lui convient. Certains pourraient la lire avec comme seule référence l’histoire de l’art, par exemple. Je la lis comme un rêve que j’aurais fait.
FRUITsac
etude
En utilisant les traits présent dans la peinture, lattes du parquet, croisillons de la fenêtre, bord du buffet, on peut s’apercevoir que la perspective n’est pas d’une précision mathématique. Cependant les lignes convergent bien vers le miroir à l’intérieur duquel elle peuvent se prolonger jusqu’au point de fuite qui représente la condensation de tous les points au-delà qui ne sont pas dans le tableau. On peut voir dans ce miroir deux personnes, dont l’une au moins pourrait être le peintre, qui, logiquement, s’il peint, s’y trouve ; on n’y repère cependant pas le chevalet auquel nous ont habitué les autoportraits ultérieurs. Les historiens d’art nous disent, pour la plupart, qu’il s’agit de deux témoins du mariage. Je n’en pince pas moins pour l’hypothèse d’un Van Eyck érigé comme témoin pour l’éternité, étant donné la position de sa signature juste au-dessus du miroir.
Richard Abibon
psychanalyste

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arnolfini mirror

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