La fente dans le système de la langue :

« MATRIX »

 

Des frères Wachowski

 

A la poursuite du lapin blanc

 

Tout commence par le défilement mystérieux de lettres sur un écran d’ordinateur. Puis, nous plongeons littéralement dans le ventre de l’ordinateur. Nous ressortons par un écran qui, cette fois par une suite de lettres compréhensibles, demande à Néo de se réveiller. Il s’est endormi sur son clavier, le pauvre…et il ne comprend pas pourquoi son ordinateur se met à lui inscrire des messages aussi précis qu’énigmatiques : « Suis le lapin blanc »

On vient pour lui acheter un logiciel piraté. Ses clients veulent l’emmener pour faire la fête en boîte. Ça ne l’intéresse pas, jusqu’au moment où il aperçoit le lapin blanc tatoué sur l’épaule de la fille qui est là, à la porte, avec ceux qui viennent le chercher.

Bref, Néo, suit le lapin blanc, donc la trace d’Alice, sur les voies du rêve, du miroir, et de la logique. Est-ce-elle qu’il retrouve dans cette boîte, toute vêtue de noir ? Mais cette Alice-là s’appelle Trinity. Elle est là pour le prévenir d’un danger. Mais quel danger ? La Matrix, dit-elle.

Néo est informaticien dans une grande entreprise, où on le connaît sous le nom de Thomas Anderson. Comme beaucoup d’entre nous, il se fait tancer par son patron, pour être arrivé en retard. Et puis, à peine installé à son bureau, le téléphone le prévient qu’il doit s’enfuir : on vient pour l’arrêter. Il n’y croit pas. Mais quand la voix au téléphone, Morpheus, lui dit de regarder au-dessus de la cloison de sa case bureau, il aperçoit d’inquiétants personnages en lunettes noires qui le cherchent, puisqu’on leur indique sa direction. Pour s’en sortir, une seule solution, lui indique la voix : passer par la fenêtre pour rejoindre un échafaudage. Mais il se trouve au moins  au 37 ème étage. Vertige. « Je peux pas faire ça » dit-il, avant de rebrousser chemin. Il se fait donc arrêter et emmener dans les locaux de la police.

Ils lui demandent de collaborer : il s’agit d’aider la police à coincer celui qui se fait appeler Morpheus, et qui serait comme Néo lui-même, pirate informatique. Il refuse. Alors, les flics décident d’employer les grands moyens. Terrorisé, Néo se rend compte qu’il n’a plus de bouche. Il n’y a plus qu’une surface de peau lisse (sic !) entre son nez et son menton. On lui dévoile un petit objet ressemblant à une diode. Un élément d’électronique, qui, déposé sur son ventre, se transforme en une sorte de scorpion étonnamment souple et frétillant, avant de s’introduire dans son nombril.

Le réveil sonne : il se réveille dans son lit. Tout cela n’était, semble-t-il, qu’un cauchemar.

 

Horreur ou jouissance du vide : de la castration dans le paysage.

 

Enfin un qui ne réagit pas comme un super héros, mais comme nous tous. C’est très habile. Il travaille, il se fait engueuler pour ses retards, il a peur du vide. En nous rappelant d’abord qu’il est comme nous, les réalisateurs facilitent l’identification au personnage. D’autant que le vide impressionne toujours, et que l’impression de tomber est à peu près universelle dans les rêves de chacun.

Elle se retrouve ensuite de façon plus ou moins prononcée dans la vie éveillée sous la forme de l’horreur pour le vide ou son inverse, plus répandue, l’attirance pour des lieux élevés. Certains ont les symptômes du vertige en plein terrain plat, et pour des raisons tout à fait inconscientes. D’autres le ressentent dès qu’une petite déclivité s’annonce. L’immense majorité, en bon touriste, se rend en masse aux endroits signalés « points de vue » par les guides. En apparence pour jouir de la vue ; et, en effet, elle est le complément d’objet direct, cette jouissance, du frisson qu’on se donne en se tenant à l’extrême bord de la falaise. D’autres enfin, moins nombreux cherchent à donner l’amplitude maximum à ce frisson : ce  sont les alpinistes,  parachutistes, skieurs extrêmes, etc…

Donc, le frisson du vide, le vertige - jouissance ou effroi - tout le monde connaît. Encore faut-il l’amener, ce qui est fait là de manière bien plus habile que dans « Haute Voltige », par exemple, où ce n’est qu’une histoire de gentlemen cambrioleurs, de « monte-en-l’air » modernes, et de voleurs volés. Retournement qui n’est pas inintéressant, mais qui n’a pas la portée de « Matrix ».

Qu’est-ce que c’est que cette horreur du vide ? L’épisode de la diode-scorpion devrait nous mettre sur la piste. Apparemment, ces deux éléments n’ont rien d’autre à voir que leur juxtaposition chronologique.

Suivons, à notre tour, la logique du lapin blanc, puisqu’elle est citation de Lewis Carol qui, comme tout le monde ne le sait pas, était, outre l’auteur d’« Alice au pays des merveilles », logicien[1].

Le nom de la voix au bout du fil est un autre indice : Morpheus. La logique à suivre serait donc celle des rêves, qui, juxtaposant des éléments a priori sans rapport, n’en établit pas moins, par cette juxtaposition même, un rapport de contiguïté. Mais c’est à un rapport de structure qu’il faut se référer, et à l’ensemble des éléments du film sur lesquels nous allons anticiper pour donner réponse. La peur du vide, ce n’est pas autre chose que l’horreur de la castration, horreur à laquelle la beauté, de la femme comme du paysage, fait voile. La beauté est toujours le dernier voile avant l’horreur. En termes plus mathématiques, c’est le saut du zéro au un, de l’absence à la présence du phallus.

Trinity entraîne Néo dans une voiture, et sort un curieux instrument pour lui explorer le nombril. Elle a repéré qu’il est porteur d’un mouchard : le diode-scorpion. Ça, c’est l’autre façon de parler de l’angoisse de castration : un organe phallique coupé du corps, devenu un être vivant autonome, le pénètre à nouveau. Ici, cet organe démontre sa valeur logique : qu’est-ce qu’un appareil électronique, sinon une pure production humaine, et plus précisément, une pure production du symbolique ? C’est une autre version de l’éternel mythe d’une créature qui, ayant pris son autonomie du créateur, revient le persécuter.

Moravia en avait donné une version tout à fait charmante intitulée « Lui et moi ». Qui est cet autre, apparemment autonome avec lequel il dialogue ? Son phallus, bien sûr. Le phallus, représentant la fonction de représentation elle-même, l’Autre fondamental sans lequel il n’y aurait pas de sujet.

 

Phallus, logique du langage, logique de l’ordinateur

 

L’insecte est une bonne image à laquelle chacun est sensible, d’un être fonctionnant de manière purement automatique. Ce n’est sans doute pas un hasard si on parle des « bugs » (ce qui signifie aussi bien « faute » que « hanneton ») des ordinateurs, et notamment du bug de l’an 2000, qui est la forme que prend, en notre changement de siècle, les terreurs millénaristes : les machines, de par leur autonomie même, risquent de devenir folles et de créer des catastrophes.

Le scorpion  quant à lui, a toujours été associé au phallus dans un bon nombre de vieux fonds culturels.  Les natifs du scorpion, nous dit-on, sont plutôt portés sur la chose.

Une publicité pour le journal « Psychologies » dit génialement ce dont il s’agit quant au nombril : comme sur les plans de ville, un cercle rouge entoure le nombril, indiquant « Vous êtes ici ». Pour s’orienter, rien de tel que de savoir qui on est, et ce n’est pas sans rapport avec la trace de l’origine. « Matrix » nous indique en quoi cette trace sur le corps est fondamentalement corollaire de la question sexuelle.

Donc, avec son bel appareil phallique, Trinity, la femme, retire le scorpion du ventre de l’homme. Dans le cadre du film, c’est une guérison pour Néo, et en même temps, l’épuration d’un « mouchard ». C’est ainsi que Trinity  nomme la « diode-scorpion ». Version freudienne, ceci présente l’inverse d’un fantasme très commun de castration par la femme. Et en effet, c’est bien de voir le sexe d’une petite fille ou d’une femme que le petit garçon en déduit, s’il a été menacé de castration, qu’il risque le même sort, ce dont il croit avoir vu la preuve sous ses yeux. Version informatique, elle lui a simplement enlevé un virus. C’est ainsi qu’on nomme une de ces créatures purement symboliques (c’est-à-dire, pure combinaison de fonctions logiques et de lettres manipulées comme des objets par ces fonctions) qui, prenant vie autonome, poursuit seule son œuvre létale dans le ventre des ordinateurs.

Un mouchard, c’est aussi fait pour voler les paroles de quelqu’un. Donc, pour lui voler un certain degré de liberté. C’est bien ce qui nous était indiqué dans la séquence où Néo se retrouvait privé de bouche. Tout ceci nous ramène à la définition que Lacan donnait du langage : un parasite de l’homme. Laurie Anderson le reprend sans le savoir dans sa chanson : « Language is a virus coming from outer space »

Trinity va lui faire rencontrer Morpheus : l’homme qui les a libérés, disent ceux qui l’entourent. Libérés de quoi ? De l’emprise de la machine. Voilà que s’explicite le mythe de l’éternel conflit de l’homme contre la machine, du créateur contre la créature, de la pulsion de mort contre la pulsion de vie. Pygmalion, Frankenstein, Terminator, Robocop, en étaient d’autres avatars.

 

De l’homme et de l’ordinateur, qui est le plus méchant ? qui  est le plus machine ?

 

Et qui sont ces gens qui entourent Morpheus, Morphée, le sommeil ? A part Trinity, il y a Dozer, Celui qui Sommeille. Cipher, le Chiffre, ou le code, sans doute celui qu’il faut trouver pour  comprendre les rêves. Shift, le décalage, celui qui permet d’échanger, de passer d’un espace à un autre. Les linguistes appellent « shifter » l’élément qui, dans la phrase, représente celui qui parle, en général le « je ». Switch, la seule qui soit habillée de blanc dans cet univers où tout le monde est en noir : le Passage, un peu comme Shift, mais aussi l’Interrupteur, celui  qui permet de faire la lumière, ou d’allumer l’ordinateur. Le Mulot : il est traduit ainsi dans la version française, qui ne transcrit pourtant pas les autres noms. Prenons-en notre parti pour un petit décalage d’avec la Souris, qui oriente le pointeur sur les écrans.  Enfin, il y a Tank, le char d’assaut, engin de combat, certes, mais aussi réservoir : d’énergie ou de pensées, ce que serait la mémoire…

C’est Tank qui trahira les hommes au profit des machines. Il s’accroche à la réalité virtuelle qu’il trouve bien plus plaisante que la réalité du monde de 2199. Souvent les hommes sont ainsi victimes de leur mémoire, à laquelle ils s’accrochent pour ne pas affronter l’avenir. Note d’humour du film : dans la réalité  virtuelle, Tank se nomme Reagan. Le prix de sa trahison : être, dans cette réalité, quelqu’un de riche et célèbre…un acteur, par exemple.

Alors, si tous ces hommes sont des éléments d’ordinateur, réunis, ne sont-ils pas eux-mêmes un ordinateur ? Le conflit entre l’homme et la machine est loin d’être simple, tout comme la lutte du créateur et de la créature. Aucun des deux ne peut, en fait, être posé comme premier par rapport à l’autre. Car si l’homme, et l’homme seul, peut concevoir des machines, c’est bien parce qu’il est lui-même façonné par le symbolique, c’est-à-dire l’automatisme de répétition qu’on retrouve dans ces êtres mathématiques que sont les matrices, catalogues de paramètres qui permettent de reproduire à l’identique une série complexe d’opérations.

Toutes les opérations humaines visent à un mieux, par l’assimilation du bon et le rejet du mauvais, ou du méchant. Il s’agit toujours d’une division, produisant un reste à jamais irréductible. Cette élimination du méchant, n’est-elle pas en elle-même… un acte « méchant » ?

Dans un long monologue, Morpheus explique. Néo se croit en 1999 ? Il est en réalité en 2199. Il croit voir New York ? C’est un champ de ruine. Les machines ont pris le pouvoir sur les humains. Elles ont compris que, chaque être humain produisant une certaine énergie électrique, il était plus simple de la prendre là que dans de coûteuses aventures contre la nature. Elles ont poussé cette logique très loin : jusqu’à cultiver les humains, comme des plantes, dans d’immenses champs, pour leur sucer leur énergie.

Les images qui accompagnent ce récit accréditent l’imaginaire des insectes, de la fourmilière ou de la ruche, avec des nurses jardiniéres automatiques ressemblants à ces animaux horribles, débordants d’antennes et de pattes préhensiles, munis de gestes vifs et saccadés. Elles cultivent les humains comme des larves, inversion de l’époque où les humains se penchaient sur le berceau des premiers ordinateurs. L’Image horrible d’un bébé branché par tous les bouts à une tuyauterie impressionnante, rappelle en quoi l’informatique rejoint parfois la médecine pour donner une version de l’humain complètement asservi aux machines. 

Le créateur se demande toujours si ses créatures vont le soutenir ou l’enfoncer, lorsqu’il sera devenu vieux.

Les machines, ou plutôt, les programmes qui les animent, ne manquent pas d’arroser leurs plantes humaines. Sûrement avec les composants biologiques dont ils ont besoin, ça, on ne nous le dit pas et c’est inutile en effet. Mais ce sur quoi Morpheus insiste, c’est la thèse centrale du film, c’est que ces humains sont nourris de fantasmes dûment programmés. Ce que Néo croyait vivre dans son entreprise d’informatique en 1999, ce n’est qu’un programme, comme un de ces jeux virtuels qui permet aux adolescents de nos jours de vivre des aventures fantastiques dans des univers décalés (Shift), programmés par l’informatique.

 

Logique du rêve contre logique de la machine

 

Nouvelle inversion des valeurs, cette fois fondamentale : la réalité, c’est de l’imaginaire, l’imaginaire de science–fiction que découvre Néo, c’est la réalité. Le symbolique règne en maître sous la forme de ces machines autonomisées et insectoforme. Le réel est une ruine, déchet du monde d’avant, poubelle de l’histoire, reste de la division homme-machine, devenu monde impossible. En ce sens, il faut distinguer ce réel de la réalité que Morpheus et ses amis essayent de vivre dans le vaisseau, dissimulé dans les égouts de ce monde programmé, entourés de machines menaçantes qui ressemblent à des insectes ou des pieuvres. Cette réalité-là est un reste du déchet, en passe de renverser les termes de la division. D’une certaine façon, ils en sont revenus à cette époque primitive où l’homme, dissimulé dans ses cavernes, tentait de vivre dans un environnement hostile. Sauf que, ici, cet environnement hostile est une production humaine : l’autonomie machinale du symbolique.

Les policiers qui traquent Néo dans ce monde, qu’il croyait réel, sont, eux, de purs programmes. Ils sont les anti-virus mis au point par les machines pour lutter contre la dissidence humaine fomentée par Morpheus. Ils n’ont pas un corps maintenu à l’état végétatif, comme Néo et tous les autres habitants virtuels de la planète, dont les machines sucent l’énergie. Ils n’ont pas de corps du tout, puisqu’ils ont même la capacité de s’introduire dans n’importe lequel de ces « programmes humains » pour y substituer leur apparence et y poursuivre leur œuvre destructrice au lieu où ils se trouvent. Nouvelle inversion de valeurs : ce sont les virus informatiques, produits purement symboliques, qui traquent l’homme comme vice de fonctionnement. De ce fait, ils rejoignent la définition de Lacan, d’un langage parasite de l’homme.

Plusieurs scènes particulièrement pénibles sont ponctuées par un réveil de Néo. Il était au lit, et il peut dès lors se dire : « Ce n’était qu’un rêve ». Mais comme la séquence suivante, où il est réveillé, lui amène des confirmations de son rêve, il en vient à un doute fondamental. Qu’est-ce que la réalité ? Ou plutôt : à quelle réalité croire ? A la réalité psychique qui se formalise ici sous les apparences de la réalité virtuelle ? à ce que lui raconte Morpheus, qui n’est qu’un récit ? Et un récit, c’est aussi une production symbolique, même si elle s’enrobe d’imaginaire.

Ainsi, la séquence où le scorpion s’introduit dans son nombril se termine par son réveil. Tous autant que nous sommes, nous avons vécu ces moments de terreur sans nom dont nous nous réveillons pour mieux nous endormir dans la réalité. Se réveiller est parfois la seule solution quand apparaît, en rêve, l’effroyable de la castration. Ce pourquoi certains en perdent le sommeil : mieux vaut ne pas s’endormir plutôt que de rêver une chose pareille.

A l’inverse, faire une analyse, c’est s’éveiller au monde du sommeil. C’est affronter le scorpion qui  imaginarise l’angoisse de castration.

Morpheus, le sommeil, tel un analyste, va donner ce choix à Néo : entre une pilule bleue et une pilule rouge, l’une le rendormira dans le songe des humains programmés pour fournir de l’énergie aux machines, l’autre l’éveillera au monde de son corps de chair qu’il pourra réintégrer pour vivre sa vie d’homme, avec une âme dans un corps.

C’est cela, la psychanalyse : sortir de la destinée et se donner l’occasion d’affirmer des choix.

De plus, lui indique Morpheus, Néo est l’Elu : celui qui doit venir libérer tous les hommes de l’empire des machines. Etre l’Elu, c’est se retrouver coincé dans une destinée. Tout l’art du scénario va être de montrer comment de cette destinée faire un vrai choix.

 

A la poursuite de l’origine

 

Ici, le film noue à la Bible les références à Lewis Carol, reprenant de très nombreuses sagas de science fiction et d’héroïc fantasy. Le refuge de Morpheus et ses amis s’appelle Sion, terre promise du peuple juif, qui, est ici étendu à l’ensemble de l’humanité, se trouve réduit au pur objet qu’en avaient fait les nazis : pure source d’énergie. L’attente d’un Messie devant sauver son peuple est un mythe vieux comme le monde. Il ne fait que reprendre cet autre mythe, ancien comme les couples, depuis qu’ils se rencontrent : un enfant nous viendra, qui réalisera ce que nous n’avons pu réaliser. Il sera riche, il fera des études, elle épousera un bon parti, elle ne se laissera pas piéger dans le mariage, elle sera indépendante… Quelle que soit la forme des rêves déçus, il ou elle réalisera les rêves.

Néo, lui, sera un super héros.

Dans une psychanalyse, ce dont il s’agit, c’est de se rendre compte de la force de la pulsion de mort, dont on se plaint. Car pourquoi va-t-on trouver un analyste, si ce n’est pour dire : je ne cesse pas de reproduire les mêmes erreurs. Les mêmes choses m’arrivent, comme si elles étaient programmées de façon automatique. Et j’ai beau faire attention ou essayer autre chose autrement, je retombe toujours sur les mêmes impasses, le même Réel. Ici encore il faut souligner la différence de ce Réel avec la réalité au sein de laquelle il est possible de vivre en cultivant sa belle âme. Dans cette réalité, le monde est horrible à cause des autres. Je fais ce qu’il faut pour que le monde soit doux et vivable, mais je me heurte toujours au même mur des autres.

Le pas à franchir pour aller trouver un analyste est celui de se dire enfin qu’on y est pour quelque chose, dans la mise en place de cet impossible. De même, Morpheus indique à Néo que l’homme y est pour quelque chose dans la mise en place de ce monde de machines qui produisent la  pseudo réalité à laquelle jusqu’à présent, il croyait.

Car si le film continue à situer le méchant dans l’autre, la machine, ce qui permet d’en rester aux classiques scènes de combats des bons contre les méchants, il dit aussi que ce méchant, c’est quand même une production humaine. Jusque dans ce monde « faux » qui n’est que nourriture fantasmatique programmée. Où donc les machines sont-elles allé puiser les fantasmes de réalité dont elles nourrissent leurs larves humaines, si ce n’est dans les programmes dont elles sont faites ? Et d’où viennent ces programmes si ce n’est de l’homme qui les a construites ?

La question de l’origine est liée à celle de la faute. Quand on dit : « la faute à qui ? », on cherche une cause, ce qui indique qu’on se situe dans cette forme de pensée dite causaliste, qui, pour être la plus universellement répandue, ne peut prétendre être la seule. Matrix est une interrogation sur l’origine. C’est là que nous apparaît l’évidence du titre, la Matrice, celle qui engendre. Elle engendre des univers informatiques que l’on prend pour la réalité. Mais elle engendre aussi de nouveaux corps humains, qui lui sont quand même utile à sa survie énergétique.

Choisissant la pilule rouge, Néo s’éveille, tout gluant de liquide amniotique artificiel, dans la partie « réelle »de la matrice, une de ces innombrables couveuses artificielles où les humains sont maintenus en vie végétative, soumis aux terrifiants bons soins des machines insectoïdes. C’est sa véritable « naissance » au sens fort du terme : il est expulsé de la matrice.

C’est un des vieux débats de la psychanalyse, auquel Freud avait pourtant fait un sort dans « Inhibition, Symptôme et angoisse » : le « traumatisme de la naissance », selon Rank n’a pas plus de raison d’être que le trauma « initial » des hystériques. C’est l’autre versant de l’interrogation de l’origine. Freud a donné une sérieuse ponctuation au débat en inventant sa formule de l’ « après-coup » (Nachträglich) : le trauma  ne devient traumatique qu’après-coup, lorsqu’un deuxième événement vient rappeler le premier, répondant ainsi de façon antécédente à la définition lacanienne du signifiant :  le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, tout comme un trauma ne représente un sujet que pour un autre trauma.

Néo,  vit sa « naissance » comme un moment d’incompréhension totale, un moment où il va se noyer.

Mais ne vit-il pas cet instant, puisqu’un insecte phalloïde le saisit à la gorge, comme une anticipation rétrograde de celui où  le diode-scorpion lui pénètre le nombril ? Il se faisait pénétrer par cette mécanique au lieu même de sa naissance, le nombril. Une autre mécanique se saisit de lui au supposé moment de sa naissance.

Nous tous, nous pouvons bien imaginer ainsi notre entrée dans le monde, car c’est ainsi que nous prend le langage, avec les règles de sa grammaire et de sa syntaxe, qui fonctionnent comme un automatisme, si l’on ne s’en saisit pas pour parler, et  ainsi produire la langue en même temps qu’elle nous produit. En être saisi, comme l’est Néo, c’est rester passif, c’est rester l’objet du langage, l’objet des automatismes qui font que tout verbe appelle un sujet et un complément d’objet, que les notions de temps, de genre et de nombre trouvent leur matrices dans les conjugaisons.

Envisager le récit de manière chronologique nous permet de rester dans une logique linéaire et dichotomique, où les bons et les méchants se poursuivent, légalistes contre rebelles, flics contre voleurs, etc.… Le concevoir de manière structurale, c’est adopter un point de vue circulaire, dans lequel un mythe de l’origine en poursuit un autre, sans qu’il soit possible de discerner une cause première : tout effet engendre une cause afin de satisfaire la raison. Le mythe de l’origine, quant à lui, ne cesse de poursuivre un mythe de la fin, le rêve d’une société idéale, qui ne peut être qu’une société rêvée. Morpheus raconte que, au début de cette aventure électronique, la matrice avait créé un monde virtuel idéal appelé Lio. Ça n’avait pas marché. Ce qui marche, c’est un monde où les ratages sont possibles, même s’il reste virtuel.

Le récit cinématographique refait ici le parcours de Freud. Après avoir situé le domaine du rêve comme celui de la réalisation des désirs, donc un monde proche de l’Idéal, il en est venu à se rendre compte, dans « Au-delà du Principe de Plaisir », que certains rêves ne cessent pas de reproduire le traumatisme, ce qui ne saurait être entendu comme l’accomplissement d’un désir. Certains jeux d’enfants, comme celui qu’il a intitulé « fort-da », reproduisent aussi un événement douloureux, comme le départ de la mère[2]. Dans ces jeux et dans ces rêves, le plaisir a cédé le pas à l’automatisme de répétition, domaine de la pulsion de mort, que Lacan a, par la suite, assimilé au symbolique. Dans la répétition des ratages, le sujet s’assure de son existence.

 

Dans le film, la cause première semble être l’arrestation de Néo, événement qui renvoie au massacre des innocents ou à la perte d’Œdipe enfant dans le désert. Un oracle a désigné l’élu sauveur de son peuple, et le tyran en place cherche à le supprimer, ou : un oracle a désigné le destructeur de son peuple (car c’est bien le crime d’Œdipe qui fait s’abattre la peste sur Thèbes), et ses parents cherchent à le faire disparaître. En termes structuraux : un  antécédent énonce une conséquence comme automatique, mais c’est de vouloir briser cet automatisme que justement il se met en place. C’est donc, en fait, la conséquence de l’énonciation de l’oracle qu’on devra poser comme cause de son effectuation. Nous voici parvenus à la structure de toutes les inversions de valeurs que nous avons déjà repérées.

Ce renversement se retrouve dans la qualité de sujet qui s’y trouve attaché. En tant qu’Elu, Néo est un bon, mais justement pour cela, il est considéré comme un méchant par les flics anti-virus. Mais en tant que représentant de l’humanité, il fait partie de ceux qui ont mis en place ce monde de machines. Il fait partie des usagers de la langue en tant qu’elle inclut l’automatisme de répétition. En ce sens il fait partie des méchants.

Il se poursuit donc lui-même, comme la conséquence pourchasse la cause, comme dans un rêve, on est poursuivi par une force implacable. Et ce n’est sûrement pas un hasard si les réalisateurs nous livrent plusieurs fois le reflet dédoublé de Néo dans les lunettes noires de Morpheus.

 

Comment l’Elu lit l’oracle

 

Or il ne sait pas qu’il est l’Elu. Il ignore que pour l’autre, il est un méchant. L’autre, c’est-à-dire, encore une fois : lui-même puisqu’il s’agit du symbolique (du langage) devenu autonome. C’est seulement lorsqu’il l’assume, après son initiation, qu’il se sent vraiment bon, avec des petits restes de doute jusqu’à l’assomption finale. Exactement comme pour Œdipe, c’est dans la mesure où on croit en l’oracle qu’il se réalise. Dans le cas de ce dernier, c’est à la croyance de ses parents qu’il faut remonter, jusqu’à sa majorité où la Pythie lui renouvelle l’oracle, et qu’il se trouve en position d’y croire, précipitant sa réalisation.

« Croire à l’incroyable », sur les affiches, fait office de sous-titre de « Matrix ». Le plus  incroyable n’est pas tant l’inversion des valeurs quant à la réalité extérieure, mais quant à la réalité intérieure. La réminiscence de sa naissance n’est pour Néo que le début d’une initiation dans laquelle Morpheus, qui croit en lui comme Elu, fait figure de maître. Il s’agit d’apprendre à se comporter dans un monde qu’on admet dorénavant comme virtuel. Apprendre les techniques du Kung-fu consiste à assimiler le programme correspondant. Mais  pas seulement : maître, Morpheus l’est surtout en tant qu’il veut faire partager sa conviction à l’intéressé lui-même : Néo est l’Elu.

Dans le monde virtuel, il lui fait rencontrer l’oracle – une brave mamie cuisinant des cookies dans une cuisine tout ce qu’il y a de plus banale -. Qu’est-ce à dire, ce choix de mise en scène ? S’agit-il simplement de choquer, en introduisant un hétérogène radical dans cet environnement de science-fiction ? Ou, pouvons-nous l’entendre, chacun de nous, comme cette révélation à nous personnellement destinée : l’oracle, c’est ta mère.

D’autant qu’elle lui offre un cookie, qui est aussi le terme informatique désignant le shifter, l’échangeur par lequel un programme étranger s’introduit dans votre machine.

Programme étranger, c’est-à-dire : ce qu’elle a dit de toi, par quoi elle faisait état de ce qu’elle souhaitait pour toi. Comme tout le monde, tu te retrouves dans cette position d’avoir à croire ou non en cet oracle dit à ton propos. Ce peut être un oracle négatif comme celui d’Œdipe : « ce gamin n’arrivera jamais à rien », ou positif  « tu seras un grand homme, mon fils », en passant par tous les flous, toutes les précisions, toutes les ambiguïtés qu’on voudra, qui peuvent très bien combiner la chose et son contraire. Tout est possible puisqu’on est dans le domaine du souhait, du rêve pour l’avenir de quelqu’un d’autre. On est dans la science fiction.

En ce sens, ta mère, c’est la Matrix : celle qui engendre par son dire ce que tu es appelé à devenir.

 

L’initiation : comment produire le langage en même temps qu’il nous produit ? ou : comment s’engendrer autonome de la machine automate qui nous engendre ?

 

C’est là où la question de l’oracle et de la croyance se noue à celle de la castration. Le film commence par l’épreuve du vide, que Néo n’ose pas affronter. L’épisode du scorpion,  c’est le retour dans son corps de cet organe castré qui a pris vie autonome et automatique. La renaissance, c’est le retour au premier affrontement au vide. La nacelle, d’où il émerge, se trouve suspendue comme des centaines d’autres au flanc vertigineux d’une sorte de tour, comme le sont les larves en leurs alvéoles, au sein de la ruche.

L’initiation se poursuit, dans le monde des grandes villes américaines, monde virtuel que nous prenons pour la réalité. Sachant, justement qu’il ne s’agit que d’un monde virtuel, Néo est invité à franchir le vide énorme qui sépare deux gratte-ciel. La question n’est donc pas celle de sa capacité physique (bêtement résolue par Superman, contre-exemple consternant), mais celle de la foi. Croit-il suffisamment en lui-même, croit-il assez en l’oracle fait à son propos ? Confirme-t-il ce choix de l’éveil, qu’il a fait en choisissant la pilule adéquate ?

Et bien non, il n’a pas encore suffisamment la foi : il tombe. Et tous les éveillés qui en sont témoins sont déçus. Ça leur est arrivé à tous, la première fois. Ils espéraient que l’Elu serait différent. Et bien non, l’Elu est comme les autres. Bien entendu, après sa chute terrifiante, Néo est sans dommage aucun. On ne nous le dit pas, mais c’est une expérience qui ne peut que raffermir sa croyance en la virtualité du monde, et donc, en Morpheus.

Ce n’est pas un hasard, si c’est ça le test. Avoir toujours peur de la chute, il faut aussi l’entendre au sens métaphorique. Lorsque, au début du film, Néo se fait engueuler par son patron, pour être arrivé en retard, on sent bien qu’il est déjà comme au bord d’un précipice. Echouer dans sa carrière professionnelle, échouer en amour, c’est chuter. Et éprouver une  désillusion, c’est tomber de haut.

Etre quelqu’un, c’est être quelque Un. Il s’agit de cesser de se prendre pour un Zéro, comme Néo, névrosé de base, et franchir d’un bond cet espace incommensurable qui fait passer du zéro au un. Incommensurable, parce qu’on pourra bien mettre autant de décimales qu’on voudra entre le zéro et le un, il faudra toujours sauter cet intervalle irréductible entre une décimale et l’autre, qui nous renvoie à cet écart fondamental du Zéro et du Un, fondant l’arithmétique, et de là, toute l’informatique. 

Mais il y a plus : si la crainte de la castration, c’est l’angoisse pour le phallus, cet organe qui dépasse, à l’horizontale, d’un corps érigé verticalement, c’est aussi le vertige éprouvé pour son propre corps qui dépasse, à l’horizontale, au bord du corps vertical de l’immeuble. D’une situation à l’autre, on passe de la problématique de l’être (le phallus) à celle de l’avoir (le phallus). Se faire tancer par son patron, c’est risquer de perdre de l’avancement : on est dans le registre de l’avoir. Un pas de plus et on se fait virer : c’est le domaine de l’être.

Où on voit que la question phallique ne peut se dissocier des questions grammaticales, autrement dit, du langage. La Matrix a ses automatismes qui font que le passif utilise l’auxiliaire être, tandis que le passé réclame l’auxiliaire avoir. Et si chaque langue possède des règles différentes, chacune d’entre elle n’en est pas moins un automatisme. Et sans la langue, que dire du monde ? D’un sujet à l’autre, rien ne se communique sans les mots. Le fantasme fondamental de Néo, c’est donc bien celui de tout un chacun : entre le risque de se faire pénétrer par le langage, sous la forme du scorpion, et celui de tomber de la muraille verticale qui en constitue le bord, qu’elle soit peuplée de couveuses artificielles ou de fenêtres donnant sur ces bureaux d’études où s’élabore le monde.

 

A la rencontre du miroir d’Alice

 

La perception de l’espace, croisement des trois dimensions, n’est pas non plus un donné neutre, qui serait un pur produit de la physiologie des organes des sens au contact d’un monde qui trônerait à l’extérieur dans l’indépendance d’un Réel posé comme préalable. Le croisement horizontal-vertical, nous l’avons déjà décrit comme problématique phallique. A cela s’ajoute le croisement droite-gauche qui s’éprouve dans le miroir. Ce n’est pas simple référence à l’Alice de Lewis Carol si, après avoir suivi le lapin blanc, Néo, ayant absorbé la pilule de l’éveil, perçoit comme liquide la surface du miroir, qu’il peut dès lors pénétrer du doigt.

Le miroir est aussi une machine simple. On peut en décoder les lois, les automatismes. Il inverse deux dimensions sur trois : devant-derrière et droite-gauche. La seule dimension qui reste intouchée par cette traversée, c’est la dimension haut-bas, celle-là même qui fait l’objet de l’initiation de Néo, par le saut entre les gratte-ciel. Mais justement, avant d’en venir à cette épreuve du vide, dans laquelle il met en jeu sa dimension d’être le phallus, il expérimente la dimension de la profondeur, celle qui inverse devant et derrière, inaugurant la dimension de l’avoir. La différence entre les hommes et les femmes tient quand même bien à cette dissymétrie fondamentale du devant et du derrière, qui se traduit d’un : l’avoir ou pas, le phallus.

Après avoir été pénétré (passivité) par le scorpion, donc par la machine-langage destinée à voler ses mots, Néo, tel Alice, pénètre (activité) du doigt la machine-miroir. Mais, contrairement à Alice, il ne fait pas suivre la totalité de son corps. Il observe son doigt mouillé de substance-miroir, et constate que la surface miroitante s’étend peu à peu à toute la surface de son corps. Comme on le dit des fous, et à contrario, ce n’est pas qu’il se prend pour son image, c’est son image qui le prend (passivité) et l’enveloppe totalement. Terrifiante épreuve du narcissisme. Notre initiation à ce passage se fait correctement lorsque nous sommes capables de dire : ce n’est pas moi, ce n’est que mon image. Par quoi nous mettons en jeu de la négation, c’est-à-dire du vide, c’est-à-dire la dimension qui nous sépare de notre image et par laquelle nous nous trouvons retourné, soit : face à nous-même.

Le miroir-machine ou l’image, comme on voudra, termine son œuvre d’emballage du corps de Néo par un vide : la bouche. Néo crie de terreur, et le miroir liquide s’engouffre dans l’orifice béant. Théorème corollaire et non moins important : les trois dimensions de l’espace, telles que nous les éprouvons, ne valent que dans la mesure où nous opérons cette coupure fondamentale entre dedans et dehors, coupure s’organisant autour des orifices du corps. Pour se situer dans ce vide que structurent les trois dimensions, il faut bien que je m’en distingue : je ne suis pas l’espace, j’y suis, dedans, constituant l’espace comme dehors. Est-ce un hasard si la compagne de cette initiation s’appelle Trinity ? Se constituer comme dedans, dans un espace à trois dimensions, ça ne peut se faire sans se confronter à ce dehors qu’est l’autre sexe, par le biais de l’angoisse de castration.

 Le corps de Néo dépassait de la muraille des couveuses, et après sa chute vertigineuse dans une sorte de lac souterrain (première épreuve du miroir liquide, où tel Narcisse, il manque de se noyer), il en est repêché par une pince mécanique qui le ramène à la lumière à travers un trou du plafond. Autrement dit, et ces deux scènes se renvoient l’une l’autre, comme celle du scorpion et de la couveuse : il est extrait du miroir par un trou, après avoir été pénétré du miroir par un trou.

La corrélation de ces deux scènes, leur articulation au croisement des trois dimensions se fait donc autour de la question de la coupure entre dedans et dehors, dimension quatrième, mise en jeu du vide, du trou comme tel,  fonction de séparation qu’on peut bien imaginer comme on voudra : naissance, coupure du cordon ombilical, castration, chute au bord d’une muraille, rencontre de la femme, de Trinity, des trois dimensions de l’espace, du miroir, etc.…Expulsion de la matrice en tant que mère, mais en tant que cette mère n’est autre que le langage, qui est fondamentalement  mise en œuvre de cette forme du vide en acte qu’on appelle la négation.

Je ne nais au monde que si, me laissant prendre par l’automatisme du langage, je me retourne pour m’en saisir, et, créature, faire à mon tour œuvre de créateur. Je n’apparais dans les trois dimensions  de l’espace que lorsque, me laissant prendre à cette illusion du miroir qui me fait dire : « C’est moi »,  je me retourne pour ajouter, passant, tel Alice, derrière le miroir et mettant ainsi en œuvre de la coupure dans le vide de la quatrième dimension : « Ce n’est pas moi, ce n’est que mon image ».

Désillusion qui fait parfois tomber de haut. Illusion cependant nécessaire à conserver l’estime de soi. Voilà pourquoi l’épreuve initiatique destinée à acquérir foi en soi peut s’imaginer autant comme traversée du miroir, rebirth (re-naissance), castration, saut au-dessus du vide, entre le Zéro et le Un, interrogation de l’oracle, psychanalyse… Qu’est-ce que la question à un oracle, si ce n’est mettre à l’épreuve ce qu’on dit de nous, image de nous dans laquelle on est passif, pour, devenant actif, choisir d’y croire ou pas, ce qui est mettre en œuvre de la négation. Même si, à mon tour choisissant l’image que me tend l’oracle, je me la mets en bouche pour l’affirmer moi-même, par cette affirmation je dis : « Ce n’est plus toi qui le dit, c’est moi. Ce faisant, je mets en jeu du Zéro comme fonction, pour devenir l’Un qui compte».

 

Le saut dans le vide : rencontre impossible, mais positionnement nécessaire, du Zéro et du Un.

 

L’Oracle, la vieille dame, finement, demande à Néo ce qu’il en pense de la prophétie selon lequel il serait l’Elu. A ce moment là, Néo répond qu’il n’y croit pas, et l’Oracle ne le dément pas. Comme il sera dit plus tard : l’Oracle ne dit que ce qu’on souhaite entendre. C’est-à-dire : il ne dit que ce qu’on est capable de dire soi-même. Le double reflet de Néo dans les lunettes de Morpheus se retrouve ici, dans l’échange avec un Autre. Je ne dis que ce que l’Autre me renvoie en reflet de mes propres paroles. Mais c’est au travers de Morphée, le miroir des rêves, que j’entends cette autre voix qui est en moi et qui me parle de mon désir profond. C’est par la bouche de Morpheus, rêve de Néo, que parle son désir d’être l’Un, l’Elu, qu’il n’ose pas entendre et qu’il noie dans son vœu d’être le Zéro dans lequel il tombe, entre deux immeubles. 

Morpheus a été fait prisonnier par les anti-virus, lors de sa sortie dans « le monde » pour consulter l’oracle avec Néo. En effet, l’oracle avait quand même ajouté : « Il y a quelque chose qui bloque ». La voix de Morphée reste prisonnière de la honte, de la timidité, soit : de l’angoisse de castration.  Il faut aller la délivrer. Néo y retourne, avec Trinity. Il y parviendra, bien sûr, puisqu’il aura pris une certaine confiance en lui. Merveilleuse séquence où Néo saute au-dessus du vide entre l’hélicoptère et l’immeuble, à la rencontre de Morpheus. Il a eu cette curieuse intuition : « Il n’y arrivera pas ». Non, la voix de Morphée ne peut parvenir jusqu’à lui s’il ne fait pas une partie du chemin vers elle. Le Zéro se précipite à la rencontre du Un, et les voilà suspendus tous les deux sous le ventre de l’hélicoptère piloté par Trinity, éprouvant, dans le vide, dans la trinité des dimensions de l’espace, ce qu’il en est d’être le phallus de la mère. Le Zéro accolé au Un, ça bat de l’aile, ça ne peut pas marcher. L’hélicoptère, touché par les flics anti-virus, perd de l’altitude. Trinity prend soin d’accoucher de cette paire masculine, avant de s’abattre.

Alors, Néo retourne la situation : assumant son passage derrière le miroir, assumant sa rencontre avec le Un, son identité avec Morpheus, c’est lui qui retient l’hélicoptère, puis Trinity au bout de sa corde. Trinity qui, à son tour, cesse d’être un double de la Matrice, de la Mère, pour devenir une femme. En ce sens, l’homme aussi engendre : il constitue la femme par son désir, laissant tomber l’hélicoptère-mère qui va s’écraser contre la façade miroir de l’immeuble d’en face. Celle-ci devient liquide à l’instant de l’impact, comme le miroir qu’il a traversé, entre Réel et virtuel. L’illusion d’une mère qui a le phallus se brise en même temps que celle d’être le phallus de la mère. C’est bien la libération de ce qui bloquait, et qui retenait Morpheus prisonnier.

 

J’aime qui m’aime, et je crois en qui croit en moi.

 

Tout va bien jusqu’au moment où, surpris par un flic anti-virus, Néo se fait descendre. Qui ? Le programme qu’il est dans le monde virtuel. Mais son corps reste dans le refuge des rebelles, avec Trinity. Celle-ci se rappelle que l’oracle lui a dit qu’elle tomberait amoureuse de celui qui serait l’Elu. Alors, elle accepte d’y croire, elle aussi, dans la mesure où quelqu’un d’autre y a cru, a cru en elle, en elle comme femme : ce n’est pas pour rien que Néo l’a retenue lors de la chute de l’hélicoptère. Elle dit au corps de Néo resté avec elle : « Je t’aime ». Et Néo, dans le monde virtuel, se relève de sa mort virtuelle.

Il ne suffit pas de croire en soi. Il faut aussi un autre qui croie en vous. Pas de sujet sans autre. Un petit autre qui se fait support du grand Autre, le langage. Et pas de rapport à l’autre sans libido.

Alors Néo voit la réalité de la virtualité : il voit le décor comme simple défilement de lettres sur un écran. Autrement dit : grâce à l’amour d’une femme, il est capable de voir en face la matrice, le sexe de la mère, pour ce qu’il est, dé-robé de son emballage imaginaire. Face à ce Zéro, cette pure lettre, il peut s’assumer définitivement comme Un.

Alors Néo devient quelqu’un capable d’arrêter les balles de revolver d’un seul geste de la main, puisqu’il sait à présent que ce ne sont que des lettres. Et, retournant encore la situation, il se jette la tête la première dans le corps de l’anti-virus qui vient de le révolvériser :  il pénètre le langage, il l’occupe, il en fait son habitat. L’image, ici encore, répond à celle de la pénétration par le scorpion : c’est exactement au niveau du ventre, du nombril, que Néo pénètre le corps de cet Autre qui est pur programme sans corps de chair.

Alors, sur l’écran de la Matrix s’inscrit la mention : « System Failure ». Tout est dit : l’automate sans faille se retrouve devant la division qui est à son propre fondement, puisqu’il est issu d’une humanité, pour sûr bien faillible. Néo sort d’une cabine téléphonique, dans ce monde qui est le nôtre, peuplé de téléphones qui sont autant de soldats dans la lutte contre l’incommunicabilité. Oui, il en sort, de ce monde de la « communication » dont on nous dit que c’est la panacée pour demain. Le voilà en présence des trois dimensions de l’espace de la réalité : Trinity, la femme, en tant qu’il faut bien l’assumer comme castrée, et l’espace, limité.

Il veut devenir ce que l’oracle avait dit de lui, celui qui va ouvrir les yeux de tous les endormis. Mais c’est lui qui le dit, selon la formule de Freud : « Là où ça était, Je dois advenir ».

On espère qu’il ne se transformera pas en prêcheur, et que cette aventure lui permettra de continuer à se poser, en d’autres termes, la question : qui suis-je ? Et qu’est-ce que la réalité ?

 

Richard Abibon

 

Paris, juillet, août, 1999.



[1] Par ex : « Logique sans peine », Herman, Paris, 1966.

[2] Freud , « Au delà du principe de plaisir » : l’enfant jette une bobine en disant « o » et la ramène en disant « a », ce que Freud entend, « o » comme « fort », loin, et « a » comme « da », là. La mère, l’enfant la jette au loin, pour se donner l’illusion de maîtriser  ses départs : c’est lui qui l’envoie promener. La maîtrise qu’il ramène n’est pas sur la mère , mais sur le langage. Ainsi apprend-il à écrire (jeter, ramener) et à parler (fort-da)