Richard Abibon

 

Nez-castré

Commentaire psychanalytique de « Blueberry »

De Jan Kounen

 


 

Ça a l’air d’un western, ça en a le goût, l’odeur, le nom ; mais ce n’est pas un western : c’est un parcours psychanalytique. A propos de ce film, il a beaucoup été parlé de chamanisme. C’est ce qui m’avait attiré. On peut le voir comme ça, et alors parler de parcours initiatique. Mais je ne l’ai pas vu comme ça, d’autant que Lacan dit, dans « le Non-dupes errent », qu’il n’y a pas d’initiation. Je m’explique.

Blueberry est un très jeune homme que ses parents envoient chez son oncle, « pour qu’il en fasse un homme », parce que, à ce qu’il est dit, ils ont eu du fil à retordre avec cet adolescent, bien mignon physiquement, au nez fin et droit, mais apparemment pas dans le moule.

Je m’excuse, je vais être obligé de donner des éléments de l’histoire, mais rassurez-vous, l’intérêt ne tient pas du tout dans le suspense.

Bref, arrivant chez son oncle, cajun comme lui – leurs quelques échanges en français de là-bas sont cocasses – il tombe dans le regard d’une prostituée de la petite ville. Une nuit, il retourne la voir. Apparemment, elle le reçoit en dehors de son travail, et ils ont l’air de bien s’apprécier, tous les deux. Elle lui fait cadeau d’un collier muni d’une croix, en lui demandant s’il croit. « Je ne sais pas » répond-il.

Alors arrive le mac de la dame (attention au goudron et aux plumes : je n’ai pas dit le mac à dame). Il fait valoir sa place. Elle lui dit de se barrer. Il veut rester. Ça sort les flingues, ça tiraille, elle chope une valda en plein front, lui à l’épaule, une lampe se renverse, il échappe de justesse à l’incendie, l’autre pas.

C’était un récit de la scène primitive. On le saisira après-coup, comme le comprendra après-coup l’analysant qu’il est devenu. En effet, c’était sa première fois avec une femme. Or cette femme, métaphoriquement, n’est pas n’importe qui, puisque la place auprès d’elle n’est pas libre. Suivez mon regard, cette scène de sexe, de sang et de feu, c’est la scène primitive de l’Œdipe : coucher avec la mère, et tuer le père. En ce cas particulier, il se trouve que la « mère » meurt aussi.

Le voilà traînant ses bottes, sa blessure, et son nez cassé dans la bagarre, en plein territoire indien. Le voilà qui, à bout de forces,  tombe de cheval et reste là au soleil. Va-t-il crever ? Non, le film serait fini trop tôt et on n’aurait pas eu d’après-coup pour comprendre cet avant-coup. Deux indiens s’approchent, et trouvent ce blanc entouré de serpents menaçants. Mais ils savent faire avec les serpents, eux. Ce sont des initiés. Je le dis même tout net : ce sont des analystes.

Savoir faire avec les serpents, ça peut se lire : savoir faire avec la castration. Ils ne s’y trompent pas, les indiens, ils ne l’appellent plus que « Nez-cassé ». Ça ne vous rappelle rien ? Moi ça me rappelle la comptine que tous les enfants connaissent : « le facteur, y est monté, pirouette, cacahouète, le facteur, y est monté, et il s’est cassé le nez, et il s’est cas-sé-le-nez ! ». Le facteur en question est un spécialiste des lettres volées, bien évidemment. Petite métaphore de la castration qu’il trimballe depuis l’affaire, comme Œdipe trimballait sa cécité. « je suis ce malheureux comparable aux miroir, qui peuvent réfléchir et ne peuvent pas voir… ».

Bref, à part l’apprentissage de l’idiome des indiens, (qui est structuré comme un langage), notre héros est amené à boire quelques potions du sorcier, qui l’amènent à des visions psychédéliques un peu longues et ennuyeuses, sur le plan purement filmique, mais propre à faire résonner ce qui dort en nous tous : l’universelle peur des serpents, des scolopendres, des crocodiles, des araignées qui sont les diverse manières d’accommoder la castration à la sauce imaginaire. Les serpents, pas besoin de vous faire un dessin. Le crocodile y ajoute la peur du vagin denté, emmanché au bout d’un corps qui reste serpentin, donc phallique. Les araignées velues en disent long sur le pubis féminin, auquel les pattes multiples en rajoutent comme autant de conjurations et de rappels de la perte d’un membre essentiel.

Non content de tester la castration en vraie grandeur sur le plan de l’avoir, notre héros fait aussi l’expérience de la perte du phallus maternel, lui-même étant ce corps phallique qui manque à l’Autre : le phallus sur le plan de l’être, donc. Au bord d’une falaise, il défie le vide, appelant un aigle à se poser sur son bras. Un aigle, autre type de phallus en goguette… mais en se posant brutalement sur son bras, il le déséquilibre, et le voilà qui bascule dans le vide. Notre héros va-t-il s’écraser au fond de la vallée ? Non, car une branche providentielle lui permet de s’accrocher, d’autant que son initiation n’est pas terminée et qu’à ce stade là, et nous avec lui, on n’y comprendrait encore rien. Le voilà donc pendu, excroissance phallique tendant sa troisième dimension au-delà des deux dimensions verticales de la falaise-mère. Rassurez-vous, il se rétablit à la force du poignet, comme bien des adolescents.

C’est toujours comme ça la castration : tout le monde l’éprouve dans l’être et dans l’avoir, ce qui indique bien que ce n’est qu’une histoire grammaticale à conjuguer, et pas forcément dans le conjugo. C’est pas parce qu’on a l’habitude de mettre les femmes plutôt du côté de l’être et les hommes plutôt du côté de l’avoir, qu’il ne faut pas se rendre compte que tout le monde en passe par une phase de complément phallique de l’Autre maternel. Si elle ne quémandait pas le phallus, elle n’aurait nul désir d’enfant. C’est donc bien grâce à ce manque que nous devons le jour. Rendons hommage à l’envie du pénis ; non seulement ça nous met au monde comme objet désiré, mais ça nous donne à tous ce côté féminin de l’être, le phallus, sans lequel aucun panorama ne nous paraîtrait beau, condamnant le tourisme à la platitude.

Rendons hommage aussi, au passage, à l’habileté du réalisateur et de son chef de la photographie, ce film donne envie d’aller visiter les indiens (des navajos, je crois ? peu importe) dans les paysages magnifiques qu’il habitent. Tiens ?  Revoilà la castration.

Une fois posés ces prolégomènes, nous retrouvons notre héros bien des années plus tard, devenu Marshall de la région en question. D’accord, dans tous les westerns, il y a un shérif ; il en faut bien un, puisque ce qui nous intéresse, nous tous, ce sont les transgressions de la loi...à conditions que ce soit les autres, bien sûr, et qu’ils soient punis à la fin, bien sûr.

Donc, notre héros défend la loi, on le comprend, vu ce qui s’est passé autrefois. Son rôle inclus le respect de la frontière du territoire indien, que nul ne doit franchir. Il est Surmoi, quoi : il monte farouchement la garde aux portes de l’inconscient, le monde « blanc » faisant office de réalité, ne tenant que du refoulement du monde « rouge », les représentations refoulées.

Mais il y a des méchants, notamment un avide prussien, qui a obtenu le grimoire très ancien écrit par un père espagnol paumé autrefois dans ces contrées. Un vieux machin plein d’images horribles de pendus…sans doute un traité d’ontologie du phallus, mais bon, faut déchiffrer, hein, c’est comme les rêves. Mais lui, c’est un érudit, il a su déchiffrer, et il y a lu la carte d’un trésor situé dans la montagne sacrée des indiens. Double transgression nécessaire : franchir l’interdit des blancs, puisqu’il ne faut pas aller en territoire indien, franchir l’interdit des indiens, puisqu’il s’agit d’un lieu tabou, où règnent les (mots d ’) esprits. Quand on vous dit qu’en-deça du refoulement proprement dit, il y a un refoulement originaire…

Mais il y va, le gros, parce qu’il est avide. La soif de l’or. Ça lui fait faire des tas de saloperies, notamment trahir son complice qui se lance à sa poursuite. Et qui est ce complice ? Le mac de la dame, qu’on croyait mort.

Retour du refoulé, muni de guns et de noires intentions, gardant dans sa chair les marques de l’incendie. Il est la mémoire du trauma, c'est-à-dire une écriture sur le corps, pendant du nez cassé de Blueberry. C’est le fantôme du père d’Hamlet. C’est pas parce que le cinéaste nous l’a fait à la violence : tout le monde a droit à ce trauma-là, et la violence du film ne fait que dire ce qu’il en est pour nous tous de cette rencontre avec le langage, l’écriture, la parole, sous cette forme mutilante de la castration. Pour écrire, il faut accepter de perdre …. la troisième dimension. C’est la condition de la mémoire, donc de cette surface sur laquelle nous nous appuyons pour asseoir l’avenir dans le passé, cette supposée permanence, traversant le temps, que nous appelons « moi ».

Rien n’arrête ce « père » mort, pour faire parler une sorcière indienne, ni pour tuer le riche propriétaire qui a hébergé son rival prussien. Ce riche-là a une fille, bouleversée par la mort de papa. Elle lance une expédition punitive pour retrouver l’assassin. C’est que, c’est une fille qui en a ! Elle a plus de courage que tous les hommes de son escorte réunis, qui rebroussent chemin dans le désert, devant le spectacle du massacre perpétré par le revenant. Elle poursuit donc seule vers la montagne sacrée.

Voilà tout ce petit monde en route à la queue leu leu  pour ce lieu mystérieux : le prussien à nouveau accoquiné avec son complice retrouvé, le tenant en respect par chantage : il a mangé les dernières pages du vieux grimoire, dit-il, mais il a la carte dans la tête. L’autre est bien obligé de ne pas le tuer. Derrière, Blueberry, et derrière, les indiens, qui voient d’un mauvais œil cette invasion, derrière, la fille-du-riche-qui-veut-venger-son-père. L’inconscient a de ces résistances !

Face à la montagne sacrée, les indiens font une halte. Ils ont raison : le paysage est une toile peinte. Bien faite et très jolie, certes. Ils ne vont pas la traverser : c’est le domaine des esprits, disent-ils. Ces derniers se chargeront bien des intrus. En effet : traverser la toile peinte va se révéler l’équivalent de la traversée du fantasme.

Sur le moment je me suis dit : quand même, il exagère, le réalisateur, il aurait pu se payer un vrai paysage. Après-coup, je me dis que ça avait précisément cette fonction, que je viens de dévoiler à l’analyse. Mais je n’ai aucun moyen de savoir s’il l’a fait exprès ou pas. Et ça n’a aucune espèce d’importance. Le fantasme, comme toute écriture, toute mémoire inscrite sur le corps, dans les vieux grimoires, ou dans la tête, le fantasme a deux dimensions, comme les falaises où l’on reste appendu. Lieu de l’origine, de la scène  primitive, il ne peut être que semblant, reconstruction d’après-coup.

Au passage, notre héros retrouve son ami le sorcier indien, qui lui dit : « pour trouver l’entrée du temple, tu devras te débrouiller seul ». C’est ce que dit l’analyste à l’analysant.  Confiant en son intuition, notre héros s’enfonce dans la clarté liquide d’un lac de la montagne. Il passe un siphon aux parois bien rondes, suffisamment évocatrices des voies naturelles par lesquelles un accouchement s’accomplit. Voilà notre nouveau nez (cassé) de l’autre côté, dans une caverne, sur les traces du prussien.

Entre temps, ce dernier a encore trahi son acolyte. Décidément cet homme-là est incorrigible. La soif de l’or l’aveugle, je l’ai déjà dit : se précipitant vers un autel primitif où l’attire le scintillement d’une statuette d’or, il ne voit pas le cloaque dans lequel il met le pied. Sables mouvants m’étais-je dit au cinéma. Anus et merde dis-je à présent que j’ai mieux repéré le lieu où on se trouve. En effet, à l’aspect, c’était plutôt boueux que sableux. Le pendant merdique de notre héros retourne où sa nature l’appelle. Il s’y enfonce et disparaît.

Survenant juste après, Blueberry repère le piège et l’évite. Ce n’est pas l’or qui l’aveugle, lui…c’est autre chose. Pour lui visiblement, l’or, c’est de la merde. Ce qu’il traque, c’est la vérité. La vérité de sa naissance, la vérité de la scène primitive. Là, au sein des seins, il retrouve son ami le sorcier indien, qui cette fois lui dit : « pour affronter ton ennemi, tu dois d’abord affronter tes démons ». C’est encore ce que dit un analyste à son analysant… enfin, pas forcément sous cette forme. Il lui tend une potion magique (peyotl ?) et nous voilà repartis pour une (trop) longue séance de phalliques serpents et de connes araignées. Son « père », la mémoire de l’incendie et de la mort de la dame est là aussi, allongé à côté de lui. A-t-il bu aussi la potion ? Je ne m’en souviens plus et ça n’a pas grande importance.

Toujours est-il que notre héros traverse ce mur du fantasme, affronte la castration et s’éveille à la vie. A son réveil, plus personne n’est allongé à côté de lui : il a tué le revenant qu’il croyait mort, et qui ne cessait de le hanter sous la forme du remord, l’empêchant de vivre sa vie et d’accéder aux autres femmes. Quel remord ? Ne l’a-t-il pas tué en état de légitime défense ? Non, car pendant son délire hallucinatoire, les souvenirs lui sont revenus, de la « scène primitive » : il a tiré en direction de l’homme certes, mais c’est la femme qui a pris la balle en plein front. C’est lui qui l’a tuée, cette femme avec laquelle il voulait faire sa vie, tout plaquer pour partir avec elle ; cette femme qui, en lui passant une croix autour du cou, lui demandait de croire (en elle). Un autre médaillon s’était ajouté autour du cou de notre héros pendant son séjour chez les indiens, don de la sorcière : un nœud de serpents. L’un était l’idéal, il l‘avait tué dans l’œuf ; l’autre,  la raison de ce meurtre : l’angoisse de castration.

En tirant un coup (de pistolet), il avait rencontré la femme, il avait rencontré la castration. Ça lui a fait un coup (de Trafalgar). Au point d’en refouler jusqu’au souvenir. Comme tout refoulé, celui-ci était venu le hanter comme un personnage réel, sous la forme paternelle de celui auquel il avait enlevé la femme. Nous voyons un trou mortifère là où, en fait, passe l’accès à la vie. Comme pour nous tous, la castration, c’est, finalement, un trou dans la tête (là où elle a reçu la balle… un trou de balle, quoi), un trou imaginaire, qu’il faut pouvoir symboliser pour accéder à la réalité.

Et cette femme, la voilà qui revient elle aussi sous la forme de la fille-du-riche-quivoulait-venger-son-père. C’est là qu’on comprend qu’en effet, un père devait être vengé, celui qui avait été « tué » dans la scène primitive, et dont le revenant et revenu tuer le père de cette fille là. En grammaire, on appellerait ça un échange métonymique. Celui qui a été tué tue à son tour afin que son meurtre puisse être légitime. C’est là où le symbolique apparaît clairement sous sa forme de pulsion de mort.

Elle prend un bain dans ce frais lac de montagne où nous avons repéré les délicats rivages de la féminité. Notre héros vient la rejoindre, cette fois nu comme un ver (il en a assez vu dans ses délires), aussi nu qu’elle. Un baiser joint leur bouche, dans un tourbillon d’émois qui les fait passer sous la surface, autre écran à deux dimensions. Et là, sous l’eau, dans la troisième dimension de la profondeur qu’autrefois il défiait sur la falaise, il peut enfin affronter le mystère féminin en plongeant son regard au creux des jambes écartées.

Voilà la vérité, le vrai trésor dont on peut imaginer que c’était ça l’inscription sur le vieux grimoire, ça l’inscription originaire gravée dans la chair. On peut bien être avide et courir après l’or, on n’en est pas moins vide et orienté par le vide, vers ce lieu de retour où semble-t-il tout commence. Cette inscription, c’était ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, mais qui fait le fondement de la croyance. Il n’y a pas de garant de la vérité.  Mais il faut bien croire à ce qu’on voit, faute de mieux, sous peine de ne pas cesser de voir s’écrire des serpents, des vers, des araignées, dont les sinuosités tracent tout simplement les méandres originels de toute écriture. C'est-à-dire que là où on pensait trouver un phallus, entre les jambes de la femme, il faut admettre de ne pas le voir et d’y lire le vide. Et de ne pas vivre ce manque comme une tare, un remord ou une culpabilité, bref, en deux mots : une castration imaginaire…

Ce qui signifie : apprendre à lire, et en parler. Ce film nous montre, il écrit ce que, dans une cure analytique, il faut parvenir à dire. Dans une cure analytique, on cesse d’observer, et on apprend à lire en parlant à haute voix, de ses symptômes, de ses rêves, de ses actes manqués…on cherche le trésor en apprenant à lire cette écriture archaïque de l’inconscient dont, semble-t-il, l’analyste détiendrait la clef. Pour le film, cette clef prend la forme d’un breuvage miraculeux…j’ose espérer que ce film sera lu comme métaphore, et que ça incitera plus à l’entrée dans une cure analytique que dans l’addiction à une drogue quelconque. Les hallucinations que celles-ci déclenchent ne sont évidemment pas sans rapport avec les représentations refoulées. Mais dans la mesure où le récit n’en est pas fait à quelqu'un capable d’entendre, elles restent lettres mortes. Le sujet les observe sans les lire.

Le film dans son ensemble – et pas seulement les passages oniriques – se présente comme un rêve à décrypter. Je ne dis pas que j’ai su mettre à jour les linéaments du scénario. Je ne fais que donner ma lecture, dans la saine ignorance des intentions des auteurs.